« Le retour au désert », Bernard-Marie Koltès

La première fois que j’ai lu Koltès, je devais avoir seize ans, c’était en cours de littérature. J’avais été vivement impressionnée par la violence de l’extrait qu’on avait étudié. Les personnages étaient reliés par une haine si forte que je m’étais promis de lire intégralement la pièce. Seulement, je ne me rappelais que le nom de l’auteur. C’est donc après avoir lu Combat de nègre et de chiens et Dans la solitude des champs de coton que je tombai enfin sur cette pièce qui m’avait tant marquée. Et je n’ai pas été déçue !

Un conflit familial

Comme le titre l’indique, Le retour au désert est le récit d’un retour, d’un retour d’exil. On est au début des années soixante. Mathilde, une femme d’âge mûr, quitte l’Algérie où elle s’était expatriée pour fuir la cruauté d’un père qui lui reprochait d’être une « fille-mère ». Elle laisse derrière elle un pays divisé qui se révolte contre la domination française pour retourner dans sa province natale avec ses deux enfants, Edouard et Fatima. Là-bas, personne ne fête son retour, surtout pas son frère Adrien qui sait bien qu’elle vient, vindicative et pleine de rancœur, réclamer la part d’héritage qui est la sienne. De fait, à la mort de leur père, elle avait décidé de garder la maison familiale et de laisser l’usine à Adrien.

Dès les premières pages, le frère et la sœur se toisent, s’insultent puis en viennent aux mains. Ils se haïssent au point de regretter chacun de ne pas pouvoir se tuer. Mathilde remet en cause le confort petit-bourgeois d’Adrien, confort qu’il a construit de manière douteuse grâce aux complots fomentés avec ses amis. L’amour familial est complètement absent de la pièce. Mathilde dit à Adrien par exemple à propos de leur père :

MATHILDE : Notre père ? De l’amour pour notre père ? La mémoire de notre père, je l’ai mise aux ordures il y a bien longtemps.

ADRIEN : Ne touche pas à cela. Respecte au moins cela. Cela, au moins, ne le salis pas.

MATHILDE : Non je ne le salirai pas, cela est déjà très sale tout seul. (p. 39)

Les personnages font souvent fi de la piété qu’elle soit filiale ou fraternelle car elle n’a rien de naturelle. Mathilde est le personnage qui refuse de faire semblant de rentrer dans les rangs pour ne pas troubler l’hypocrisie bourgeoise qui garantit à son frère une existence confortable.

Plus qu’un récit de conflits familiaux, Le retour au désert nous donne à voir une société où les hommes exercent un pouvoir écrasant sur les femmes, lesquelles, quant elles ne sont pas tuées, sont accusées d’être folles ce qui leur ôte tout crédit et tout pouvoir. Quand elles ne noient pas leur chagrin et leur impuissance dans l’alcool, elles prennent la fuite. Mathilde, bien qu’elle ait décidé de venir régler ses comptes avec son frère, ne peut le blesser que par les mots qu’elle emploie tandis que ce dernier sait qu’il a un pouvoir de vie et de mort sur elle.

La question de l’identité

Cette remise en cause de l’amour familial pousse les personnages à s’interroger sur leur identité. Mathilde ne se sent chez elle nulle part. En Algérie, elle était une expatriée c’est la raison pour laquelle elle décide de quitter le pays quand la guerre éclate. Mais en France non plus elle n’a pas sa place, elle ne retrouve qu’un désert affectif.

Il est aussi intéressant de parler d’Aziz, le domestique de la famille. Il est algérien pourtant il ne se sent pas pris à parti pendant la guerre et refuse les identités qu’on veut lui coller. Quand on lui demande s’il est français ou algérien, il répond :

AZIZ : Un couillon, je suis un couillon […]. Je passe mon temps à faire le couillon dans une maison qui n’est pas à moi, à entretenir un jardin, à laver des planchers qui ne sont pas à moi. Et avec l’argent que je gagne, je paie des impôts à la France pour qu’elle fasse la guerre au Front, je paie des impôts au Front pour qu’il fasse la guerre à la France. Et qui défend Aziz, là -dedans ? Personne. Qui fait la guerre à Aziz ? Tout le monde. […] Le Front dit que je suis un Arabe, mon patron dit que je suis un domestique, le service militaire dit que je suis français, et moi, je dis que je suis un couillon. Parce que je me fous des Arabes, des Français, des patrons et des domestiques ; je me fous de l’Algérie comme je me fous de la France ; je me fous du côté où je devrais être et où je ne suis pas ; je ne suis ni pour rien ni contre rien. » (p. 73)

Aziz, qui pourtant était plus sensible à la lutte des classes qu’à la guerre sera le premier à mourir lors d’un attentat dans l’indifférence générale.

La déshumanisation

Il est saisissant de voir combien les personnages sont déshumanisés à tour de rôle. Tout se passe comme si une fois que la dimension sacrée des relations familiales a disparu, il ne reste que les intérêts privés qui sont souvent mercantiles.

On comprend qu’Adrien ne tient à son fils Mathieu que parce que celui-ci sera son héritier. Quand ce dernier est mobilisé bien malgré lui, Adrien le considère aussitôt comme mort. Il ne voit pas l’intérêt de s’attrister de son départ, il cherche seulement à savoir ce qu’il fera de son patrimoine.

Mathilde quant à elle était déshumanisée par leur père qui la faisait manger par terre quand il a appris qu’elle était tombée enceinte sans être mariée. Pourtant, elle même refuse l’humanité à la seconde épouse de son frère qu’elle ne désigne que par le pronom démonstratif neutre « ceci ».

Finalement, les personnages sont tellement emplis de haine les uns pour les autres qu’il n’y a pas de place pour la tendresse et l’affection.

Si la fin de la pièce m’a laissée perplexe, je recommande la lecture du Retour au désert à grand renfort de voix. Les personnages dégagent une telle énergie, les dialogues sont si incisifs que cela ne peut que vaincre le marasme engendré par le confinement. Enfin, les répliques sont très cinglantes, les personnages osent dire leur méchanceté sans voiles ce qui rend la pièce très drôle.

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