Das Kapital… en manga

Sais-tu de quoi est fait l’argent ? De labeur ! L’argent est la matérialisation du travail humain et du temps passé à suer.

De l’utilité de l’image

Mon goût pour les BD et les mangas est tout récent non parce que la triste année 2020 est l’année de la BD mais parce que durant ma courte carrière d’enseignante, je me suis rendu compte de la valeur pédagogique de l’image. La BD s’était révélée être un excellent moyen de faire aimer l’histoire romaine à de jeunes esprits inattentifs. En plus d’être esthétique, l’image a aussi une fonction didactique : elle est d’une efficacité redoutable pour rendre digeste un long récit ou pour faire comprendre des concepts abstraits.

J’ai toujours considéré que l’œuvre de Marx était un classique avec tout ce que le terme véhicule d’âpreté. Un classique est souvent considéré à tort (et parfois à raison !) comme une somme ennuyeuse et pénible à lire mais qui renferme un ensemble de concepts indispensables pour comprendre notre société et ses grands courants de pensée. Lire Le Capital est une épreuve, et toutes les fois où j’ai tenté de le faire, gonflée de courage et pleine de bonne volonté, je me suis surprise à songer à complètement autre chose et finalement à n’y rien comprendre. Autrement dit, les ouvrages de Marx ne sont pas facilement compréhensibles par le commun des mortels. J’ai donc décidé d’adopter une autre approche, le manga !

A l’origine c’était une simple histoire de fromage

Le manga Le Capital est une initiative assez intéressante pour approcher l’œuvre de Marx. Pour mieux en faire comprendre les enjeux, les auteurs ont choisi d’avoir recours non seulement à l’image mais également à la fable. Le Capital nous raconte l’histoire d’un jeune homme, Robin, qui vit grâce à la vente des fromages qu’il fabrique avec son père. Leurs fromages connaissent un certain succès mais comme leur production n’est pas industrialisée, ils ne peuvent pas en tirer un revenu régulier. C’est avec beaucoup d’enthousiasme qu’il accepte l’offre de Daniel quand il lui propose d’investir dans son entreprise de fromage et de la développer.

Le succès est total mais plus l’entreprise grandit, plus Robin se rend compte que pour faire de l’argent, il doit tirer profit de ses ouvriers en exploitant le plus possible leur force de travail tout en leur versant le salaire le plus bas possible. De plus, pour ne pas être écrasé par d’autres vendeurs de fromages, il est obligé d’emprunter de l’argent à la banque pour investir sur des machines plus performantes. Cela le pousse à agrandir son usine ce qui entraîne d’autres frais mais surtout, cela dévalue le travail que les ouvriers fournissent. Bref, il est rentré dans une spirale infernale dans laquelle pour survivre, il doit toujours investir plus, toujours chercher à se démarquer et toujours faire du profit.

Robin se retrouve dans une course perpétuelle où il a doit faire fi de la morale pour devancer les autres. A bout de force, l’un de ses ouvriers l’apostrophe :

Vous usez de la violence, vous nous faites travailler sans même nous laisser nous reposer… et tout ça pour un salaire de misère ! Qui êtes vous pour nous traiter ainsi ? Qu’est-ce qui vous différencie de nous, hein ? Et pourtant tout est différent ! Du matin jusqu’au soir, nous travaillons comme des forcenés ! Mais nous gagnons à peine de quoi nourrir nos enfants ! Quant à vous ! Jamais une goutte de sueur sur vos fronts ! Mais tout l’argent vous revient !

Cette tentative de révolte sera violemment étouffée. L’ouvrier comprendra que ce qui le différencie de son patron c’est le capital. C’est le capital qui confère le droit à disposer du corps de ceux qui en sont dépourvus.

une leçon de morale

L’histoire de Robin est une espèce de réécriture de la fable de La Fontaine, Le Savetier et le Financier. Selon la fable, le Savetier vit au jour le jour mais il ne s’en attriste pas. Par ses chants et sa joie de vivre, il empêche son voisin le Financier de jouir du peu de repos dont il dispose. Ce dernier, désireux d’avoir la paix, lui donne de l’argent en échange de silence. Le Savetier se rend compte qu’il a perdu au change : l’argent lui apporte plus de soucis que de joies.

A la fin le pauvre homme
S’en courut chez celui qu’il ne réveillait plus !
Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
Et reprenez vos cent écus.

Le Savetier est cette fois-ci un vendeur de fromage et le Financier reste fidèle à lui-même. Mais si d’un point de vue narratif les deux récits sont similaires, on ne peut pas en dire autant d’un point de vue actantiel. Le désir profond du Savetier est de mener une vie paisible mais il fait l’erreur de croire que pour cela il doit avoir de l’argent, erreur bien compréhensible puisque ce que croit le plus grand nombre. Finalement, il comprend que sa quête n’avait pas lieu d’être puisque l’argent ne lui apporte rien qu’il ne possédait déjà, au contraire, il lui enlève ce qui faisait son bonheur à savoir la tranquillité. Il ne pourra retrouver son bonheur qu’une fois que l’expérience lui aura appris que ce n’est pas l’argent qui fait pas le bonheur.

Le cas de Robin est différent. Depuis son enfance, il est frustré par le manque d’argent, son désir profond est d’être riche. Daniel est celui qui lui permet d’atteindre son objectif, ses ouvriers et ses concurrents sont quant à eux des obstacles à son bonheur. Seulement, Robin réalise qu’on ne peut pas « être riche », ce n’est pas un état. On doit « faire de l’argent », c’est une activité qu’il faut soutenir avec peine, quelquefois sans états d’âme. Le manga est en fait un roman d’apprentissage où le héros se rend compte de la valeur de l’argent à mesure que la société dans laquelle il évolue devient capitaliste. A la fin, Robin n’est plus le jeune homme du début, il a gagné en maturité et sera amené à prendre des décisions radicales.

Le manga est également un roman à thèse et c’est peut-être le seul aspect qui m’a déplu. La thèse soutenue est que le capitalisme est une chose fondamentalement mauvaise. Il asservit ceux qui ne disposent pas de capitaux et qui n’ont pour seule richesse que leur force de travail, autrement dit les prolétaires. Il asservit également ceux qui disposent de capitaux car en plus d’être dépendants du système capitaliste où la moindre crise leur est fatale, ils ne sont pas libres de vivre conformément à leurs valeurs ou simplement de se reposer sur ce qu’ils possèdent déjà. Je suis toujours gênée pas les écrits manichéens : ils ne laissent pas le lecteur libre de penser ce qu’il veut mais lui brossent un tableau d’une situation de telle façon que le lecteur ne peut qu’adhérer à la thèse défendue. Mais on objectera avec raison que Marx et Engels ont théorisé le capitalisme pour pousser les ouvriers à la révolte et qu’en tant qu’écrivains engagés l’illustration de leurs écrits ne pouvait pas être désengagée

C’est à grand renfort de voix que je recommande la lecture de ce manga non seulement aux personnes qui n’ont pas lu Marx ou qui ont besoin de dessins pour mieux le comprendre mais également aux personnes qui ont lu son œuvre. Elles seront sans doute plus critiques quant aux choix narratifs de l’auteur et c’est toujours utile d’aborder un auteur pas différents moyens.

Le Capital, Karl MARX éd. Soleil Manga

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