«Le Procès de la colonisation française» Hô Chi Minh (I)

En 1925, Hô Chi Minh, alors âgé de trente-cinq ans et résidant en France, décide de faire le procès de la colonisation. Le projet se matérialisera en un court écrit d’une centaine de pages où il relate les exactions et les abus auxquels les colons français se livrent dans les colonies au nom de la grandeur de la civilisation française.

« Notre devoir à nous travailleurs de la Métropole est non seulement de témoigner une solidarité verbale à nos frères de classe de là-bas, mais de les éduquer, de leur apprendre l’esprit et les méthodes d’organisation »

XII, « Le réveil des esclaves »

Son objectif est clair, il veut pousser les peuples indigènes à se révolter contre la domination française. En adoptant un registre polémique et en se plaçant dans le champ sémantique de la justice, Hô Chi Minh veut aussi montrer aux Français que les prétextes civilisateurs qu’ils allèguent pour aller s’installer dans d’autres pays sont sinon hypocrites du moins mensongers. Pour cela, tout le long du Procès de la colonisation française, il rend compte du comportement des colons français à travers de nombreux récits et montre à quel point ils ne sont guidés que par le profit et comment ils se comportent envers les indigènes.

« La colonisation c’est un vol »

« Coloniser » vient du verbe latin colere, il a deux grandes significations : il signifie d’abord cultiver la terre, puis habiter la terre que l’on cultive. Pendant l’Antiquité, on quittait la terre de ses pères quand celle-ci se montrait incapable de fournir assez de ressources pour nourrir les jeunes citoyens. Ces derniers devaient s’installer sur une autre terre tout en maintenant une relation avec leur cité-mère, autrement dit, leur métropole.

Les terres où les colons français ont décidé de s’installer étaient déjà habitées et les rapports avec les indigènes n’étaient pas pacifiques. Au contraire, c’étaient des rapports de domination au profit des Français. L’origine de la colonisation française est donc le vol (V, « Les civilisateurs »), c’est ce que s’applique à démontrer Hô Chi Minh dans son Procès de la colonisation française. En plus de s’être arrogés les terres, les colons font payer aux indigènes des impôts très lourds. Pour pouvoir répondre à ses exigences, les indigènes travaillent sans cesse dans les champs ; leur situation selon l’auteur est similaire à celle des serfs médiévaux.

En plus des impôts, les marchandises produites par les locaux sont surtaxées ce qui permet aux administrateurs de faire le plus de profits possibles (VII, « L’exploitation des indigènes »). Finalement, le business de la colonisation se révèle être très fructueux (VI, « La gabégie administrative »). Les colons, quelles que soient leur formation et leurs compétences, jouissent dans les colonies d’une qualité de vie à laquelle ils n’auraient pas pu prétendre en Europe.

En 1925 la pensée marxiste gagne les milieux militants européens, c’est tout naturellement que Hô Chi Minh se sert de ces concepts pour nourrir sa pensée anticoloniale. Il ne voit dans ces abus qu’un avatar du capitalisme ce qui l’amène à faire le constat suivant :

Le capitalisme français, inquiet du réveil de la classe ouvrière de la Métropole, cherche à transplanter sa domination dans les colonies.

XII, « Le réveil des esclaves »

« La colonisation c’est un viol et un assassinat »

Les corps des indigènes

Le recours systématique à la violence est sans nul doute l’aspect le plus frappant du Procès de la colonisation française. Tout se passe comme si les indigènes n’étaient qu’un corps, un corps dont on exploite d’abord la force de travail mais également un corps victime de nombreux sévices. Les hommes sont battus, brisés voire simplement tués. Le Procès de la colonisation française est riche de témoignages de la violence des colons.

M. Beck fend le crâne de son chauffeur d’un coup de poing.

M. Brès, entrepreneur, tue, à coups de pieds, un Annamite dont il a lié les bras, après l’avoir fait mordre par son chien.

M. Deffis, receveur, tue son domestique annamite d’un formidable coup de pied dans les reins.

Un Français attache son cheval dans une écurie où se trouve déjà la jument d’un indigène. Le cheval se cabre, ce qui provoque, chez le Français, une colère folle. Il frappe l’indigène dont le sang coule par la bouche et les oreilles. Après quoi, il le garrotte et le suspend dans son escalier. 

V, « Les civilisateurs »

Une telle accumulation de violence donne l’impression que les colonies françaises sont des réservoirs inépuisables de corps, que les indigènes sont interchangeables (d’ailleurs ils n’ont même pas de noms), que même si certains meurent ou sont mutilés, cela n’a pas d’influence négative sur le business, bien au contraire, la violence est un moyen d’instaurer la peur et de mâter toute révolte.

Les corps des femmes indigènes

Les colons français ne sont pas tendres non plus envers les femmes. On peut même déceler chez Hô Chi Minh un féminisme avant-gardiste : il dénonce les violences exercées sur les femmes, les viols ainsi que les actes sadiques. Il tacle les femmes françaises à une époque où le féminisme blanc est en plein essor. Il leur reproche de se battre pour les droits des femmes mais sans se préoccuper de ceux des femmes indigènes. Il cherche à « édifier nos sœurs de la Métropole sur la misère et l’oppression dont souffre la malheureuse femme annamite. » Il ne serait d’ailleurs pas inintéressant de lire en parallèle Le féminisme décolonial de Françoise Vergès.

Hô Chi Minh tacle également les hommes respectueux des femmes et galants envers elles mais qui sont extrêmement violents envers les femmes non-blanches à qui ils font subir « les traitements les plus ignobles et [les] atteignent honteusement dans [leurs] mœurs, dans [leur] pudeur et dans [leur] vie » :

"Fresque du forum du Palais de la Porte Dorée (Paris)" by dalbera is licensed under CC BY 2.0

A l’arrivée des soldats, raconte un colonial, la population avait fui, seuls sont restés deux vieillards, une jeune fille et une femme allaitant son nouveau-né et tenant par la main une fillette de huit ans. Les soldats avaient demandé de l’argent, de l’eau de vie et de l’opium. Et comme personne ne comprenait le français, devenus furieux, ils assommèrent à coups de crosse l’un des grands-pères. Ensuite, pendant de longues heures, deux d’entre eux, déjà ivres en arrivant, s’amusèrent à cuire l’autre vieux sur un feu de branches. Cependant, les autres violèrent, à tour de rôle, la jeune fille, la mère et sa fillette.

Puis, ils couchèrent la jeune fille sur le dos, ils la garrottèrent, la bâillonnèrent et l’un d’eux lui enfonça sa baïonnette dans le ventre, lui coupa un doigt pour ravir une bague et la tête pour s’emparer du collier.

Sur le terrain plat des anciennes salines, les trois cadavres sont restés : la fillette mise à nu, la jeune fille éventrée, dont l’avant-bras gauche raidi dresse vers le ciel indifférent un poing serré, et le cadavre du vieux, horrible celui-là, nu comme les autres, défiguré par la cuisson, avec sa graisse qui avait coulé et qui s’est figé, avec la peau du ventre boursouflée, rissolée, dorée, comme la peau d’un porc grillé. 

J’ai choisi ce passage pour son extrême violence. Il ressemble à s’y méprendre à une page du Marquis de Sade, à la différence près que chez Sade, il s’agit de scènes de violence fictives alors qu’ici les faits que relate Hô Chi Minh sont présentés comme véridiques. J’ai aussi choisi ce passage parce que c’est le paroxysme de la déshumanisation de l’indigène lequel est battu, abusé sexuellement, démembrés ou cuit. On peut noter également que si l’indigène est dégradé au rang d’un simple animal, ceux qui le dégradent ne s’en sortent pas indemnes. Accomplir autant de violence sur le corps d’autrui participe à leur propre déshumanisation.

le mythe du grand civilisateur

S’il y a une chose agréable dans la lecture du Procès de la colonisation française c’est certainement le style de Hô Chi Minh. Il manie avec adresse l’antithèse et l’ironie pour montrer les dessous de l’idéologie coloniale.

Le monde renversé

L’auteur constate que les valeurs que les colons défendent en France ne le sont plus dans les colonies. Chap. IV « Aussi, ce qui est bien ici est mal là-bas ; et ce qui est toléré là-bas est interdit ici. » Cela est particulièrement vrai pour ce qui est de la justice.

La justice est représentée par une bonne dame avec la balance dans une main et l’épée dans l’autre. Comme la distance entre l’Indochine et la France est grande, si grande que, arrivée là-bas, la balance perd son équilibre […], il ne reste à la pauvre dame que l’épée pour frapper. Elle frappe même les innocents, et surtout les innocents.

VIII, « La justice »

Ce déni de justice rend les indigènes complétement démunis. Qu’on les exproprie de leurs terres, qu’on leur fasse payer des taxes exorbitantes, qu’on les frappe ou qu’on tue les leurs, ils n’ont personne vers qui se tourner. Quand un Français est reconnu coupable de quelque chose, la peine dont il écope est insignifiante comparée au délit ou au crime commis. Cette différence de traitement repose sur le fait que :

Lorsqu’on a la peau blanche, on est d’office un civilisateur. Et lorsqu’on est un civilisateur, on peut commettre des actes de sauvage tout en restant le plus civilisé.

V, « Les civilisateurs »

La pensée raciste qui consiste à considérer que les non-blancs ne sont pas de la même nature que les blancs est très pratique puisqu’elle légitime tout le système colonial y compris ses dérives qui n’en sont plus vraiment.

« une douloureuse ironie »

Hô Chi Minh s’applique à déconstruire le mythe selon lequel la France, ayant atteint un haut degré de développement et de civilisation, veut répandre ses lumière dans des contrées reculées. Pour ce faire, il a souvent recours à l’ironie, plus précisément à l’ironie par polyphonie. Il reprend les leitmotiv de l’idéologie coloniale, parfois mot pour mot, mais à des moment où justement les colons adoptent un comportement contraire aux valeurs qu’ils disent défendre. Le récit qu’il fait de la guerre de 14-18 et du rôle qu’on tenu les tirailleurs indigènes en est le meilleur exemple.

Avant 1914, ils n’étaient que de sales nègres et de sales Annamites […]. La joyeuse et fraiche guerre déclarée, les voilà devenus “chers enfants”, “braves amis” de nos paternels […]. Ils ont été tout d’un coup promus au grade suprême de “défenseurs du droit et de la liberté”. Cet honneur subit leur a coûté cependant assez cher, car pour défendre ce droit et cette liberté dont eux-mêmes sont dépourvus, ils ont dû quitter brusquement leurs rizières ou leurs moutons, leurs enfants et leurs femmes pour venir, par de-là les océans, pourrir sur les champs de bataille de l’Europe. […] Dès que les canons se sont rassasiés de la chair noire ou jaune, les déclarations    amoureuses    de nos gouvernants se turent par enchantement, et Négros et Annamites devinrent automatiquement gens de « sale race ». 

I, « L’impôt du sang »

Hô Chi Minh tient à ébrécher ce mythe parce qu’il vient couvrir de maquillage un projet qui est à l’origine purement mercantile. Non contents de dépouiller les indigènes, il fallait que l’entreprise semble juste. Cette rhétorique est particulièrement efficace dans la mesure où elle se déploie sur le champ des valeurs. De fait, montrer la dimension économique de la colonisation fragilise l’entreprise en elle-même. C’est rester sur le plan marxiste avec d’une part le patronat et d’autre part le prolétariat. Mais si à cela se greffe une dimension morale, à savoir si on considère que les dominants civilisent les indigènes et leur rendent service, leur présence se justifie voire se défend et il est plus difficile de faire un appel à la révolte. En démontrant que ce mythe n’est qu’un leurre, Hô Chi Minh crée un champ propice au changement.

Je suis loin d’avoir épuisé mon sujet mais il est temps de mettre fin à cette chronique déjà longue. J’écrirai à nouveau sur Le Procès de la colonisation en adoptant un prisme historique, sources à l’appui évidemment. En guise de conclusion, je dirais que la lecture de cette œuvre a été insoutenable. Les scènes de violences qui sont décrites sont écœurantes. Je ne suis pas friande du « gore » mais ce qui est plus déstabilisant encore c’est qu’il n’y a pas le voile de la fiction. Pourtant, je recommanderai la lecture du Procès de la colonisation française à toute personne qui souhaite en savoir plus sur l’histoire coloniale. Je trouve que c’est un écrit très précieux car il donne une matérialité à la colonisation. Il donne aussi et surtout la parole à des personnes qui n’avait pas la possibilité de la prendre.

Le Procès de la colonisation française, Hô Chi Minh

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