« Le Spleen de Paris », Charles Baudelaire

Après avoir publié le monument des Fleurs du mal en juin 1857, Baudelaire veut soumettre sa plume à un genre poétique nouveau qui offre plus de liberté et de souplesse au poète. Il invente le poème en prose, une hérésie pour l’époque puisque la poésie est le genre littéraire qui contient le plus de contraintes de forme. Elle ne peut d’ailleurs être appréciée que dans la mesure où le poète aura su s’accommoder de ces contraintes pour créer un poème harmonieux.

Galvanisé par les traductions qu’il fait des poèmes et des nouvelles d’Edgar Allan Poe, Baudelaire donnera libre cours à ce qu’il appelle une « tortueuse fantaisie ». De l’écrivain américain, outre son attrait pour la prose, il gardera également la structure narrative propre à la nouvelle. Les poèmes du Spleen de Paris sont majoritairement des récits qui contiennent une situation initiale heureuse, souvent onirique, qui prend fin avec le retour à la réalité.

Une galerie de portraits

Le Spleen de Paris est un ensemble de poèmes qui décrivent Paris, ville protéiforme, ville monstrueuse où se croisent sans se rencontrer toutes les origines sociales. Baudelaire veut rivaliser avec la peinture pour retranscrire l’atmosphère de la Ville, les poèmes sont donc un ensemble de tableaux de la société parisienne. Le poète a cependant un goût tout particulier pour les parias de la société, pour les délaissés, les misérables et les miséreux qui ne trouvent pas leur place ou à qui on ne donne pas de place dans la belle société.

Le portrait du vagabond…

Le vagabond est l’incarnation même de la liberté et de la solitude qu’elle enfante. Le vagabond est un étranger, un étranger au monde et à lui-même qui va de ville en ville observer les mœurs des habitants. C’est celui qui n’est jamais bien là où il se trouve et qui reste persuadé qu’il faut aller ailleurs, n’importe où ailleurs pour espérer être en paix. Cette quête d’un ailleurs le condamne à une vie d’errance. C’est le promeneur que l’on surprend à rêver d’infini près d’un port, le regard perdu dans le rivage. C’est aussi le marin qui regrette de devoir déjà rejoindre la terre ferme, lui qui était si heureux dans son univers tandis que ceux qui l’entourent sont au comble de leur joie à l’idée de rejoindre enfin ceux qu’ils aiment.

Enfin un rivage fut signalé ; et nous vîmes, en approchant que c’était une terre magnifique, éblouissante. […] Aussitôt chacun fut joyeux, chacun abdiqua sa mauvaise humeur. […] Moi seul j’étais triste, inconcevablement triste. […] En disant adieu à cette incomparable beauté, je me sentais abattu jusqu’à la mort ; et c’est pourquoi, quand chacun de mes compagnons dit : « Enfin ! » je ne pus crier que : « Déjà ! »

« Déjà ! » poème XXXIV

Le vagabond ou l’étranger est toujours en hiatus avec le reste de la société, société dans laquelle il ne se reconnaît pas et par laquelle il n’est pas reconnu.

… de La vieille femme…

La vieille femme est celle dont personne ne veut, qui ne plait plus, qu’on ne désire plus et qui se retrouve absolument seule avec peut-être pour unique compagnie les souvenirs de sa vie d’avant. Cette vieille femme est d’ailleurs toujours veuve, veuve non seulement de l’homme qu’elle a aimé mais aussi de sa jeunesse passée dont elle porte le deuil. Elle attend douloureusement la mort qui viendra la cueillir dans l’indifférence générale car il n’y a personne pour l’écouter faire vivre par les mots son bonheur qui n’est plus.

"IMG_4203I Jacob Jordaens. 1593-1678. Anvers. Tête de vieille femme. Old woman's head. 1620. Nancy. Musée des Beaux Arts" by jean louis mazieres is licensed under CC BY-NC-SA 2.0

… Et tant d’autres figures de l’artiste

On rencontre également la figure du fou privé d’amour qui est isolé dans une réalité qui n’existe que pour lui seul, le saltimbanque qui est à la fois admiré et méprisé par ceux-là mêmes qu’il est obligé de divertir pour survivre, etc. Tous ces personnages sont murés dans une profonde solitude, ils rêvent d’un ailleurs meilleur ou sont nostalgiques d’un passé heureux. Bien qu’inadaptés, ils ne peuvent pas vivre en dehors de la ville. Ce sont en somme des avatars dans lesquels le « je » poétique se reconnait par moment.

"Les Saltimbanques" by lluisribesmateu1969 is licensed under CC BY-NC 2.0

Le poète est celui qui désire la gloire et la reconnaissance de la foule mais qui a besoin de la solitude de sa chambre pour créer. Il oscille entre son désir de plaire, sa crainte de ne plus plaire et son besoin de lâcher la bride à son imagination. Il se compare parfois à la prostituée qui expose ce qu’elle a de plus intime à des personnes qui ne sont pas capables de reconnaître sa valeur.

Ce que les hommes nomment amour est bien petit, bien restreint et bien faible, comparé à cette ineffable orgie, à cette sainte prostitution de l’âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à l’imprévu qui se montre, à l’inconnu qui passe.

« Les Foules », XII

Et s’il ne fallait en lire qu’un ?

Ce n’était pas chose aisée de choisir parmi les cinquante poèmes du recueil celui que je préfère tant j’ai pris plaisir à redécouvrir Le Spleen de Paris. Pourtant, il y en a bien un qui me touche particulièrement car il est riche en interprétation.

Laquelle est la vraie ?

J’ai connu une certaine Bénédicta, qui remplissait l’atmosphère d’idéal, et dont les yeux répandaient le désir de la grandeur, de la beauté, de la gloire et de tout ce qui fait croire à l’immortalité.

Mais cette fille miraculeuse était trop belle pour vivre longtemps ; aussi est-elle morte quelques jours après que j’eus fait sa connaissance, et c’est moi-même qui l’ai enterrée, un jour que le printemps agitait son encensoir jusque dans les cimetières. C’est moi qui l’ai enterrée, bien close dans une bière d’un bois parfumé et incorruptible comme les coffres de l’Inde.

Et comme mes yeux restaient fichés sur le lieu où était enfoui mon trésor, je vis subitement une petite personne qui ressemblait singulièrement à la défunte, et qui, piétinant sur la terre fraîche avec une violence hystérique et bizarre, disait en éclatant de rire : « C’est moi, la vraie Bénédicta ! C’est moi, une fameuse canaille ! Et pour la punition de ta folie et de ton aveuglement, tu m’aimeras telle que je suis ! »

Mais moi, furieux, j’ai répondu : « Non ! non ! non ! » Et pour mieux accentuer mon refus, j’ai frappé si violemment la terre du pied que ma jambe s’est enfoncée jusqu’au genou dans la sépulture récente, et que, comme un loup pris au piège, je reste attaché, pour toujours peut-être, à la fosse de l’idéal.

Ce poème est bien représentatif de l’ensemble du recueil du Spleen de Paris. Le « je » poétique a connu un bonheur extatique mais éphémère. Le mouvement du poème est toujours descendant, il y a toujours une chute. Le « je » poétique, nostalgique de son idole, rejette la deuxième Bénédicta qui est iconoclaste, laide et décevante mais qui pourtant est la seule qui existe vraiment. Il préfère demeurer dans la mélancolie, dans le spleen.

Le Spleen de Paris, Charles Baudelaire éd. Folio

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