« J’ai des mains faites pour l’or et elles sont dans la merde. »

Sans même avoir vu Scarface et sans avoir de goût particulier pour les films de gangsters, tout le monde connaît au moins une réplique de ce film. Je pensais que le film n’était qu’un ramassis de clichés misogynes et homophobes mêlé à de la violence gratuite dont la seule fonction était de divertir un spectateur peu exigeant. Mais, l’ennui d’un dimanche soir pluvieux et le froid hivernal aidant, je me décidai sans grande conviction à regarder les premières minutes de Sarface. Le film était bien violent, il regorgeait de vulgarités et de mépris envers les femmes cependant j’ai trouvé la construction du rêve américain à travers le héros Tony Montana très intéressante à analyser.

Une épopée des bas-fonds

Tony Montana, Un picaro

Les événements ont lieu en pleine guerre froide, Fidel Castro, le chef du gouvernement cubain permet à ses ressortissants de se rendre aux États-Unis. C’est un moyen de faire entrer sur le sol américain les activistes opposés à l’idéologie communiste et de se défaire de la lie de la société cubaine. A donc lieu en 1980 l’exode de Mariel, exode durant lequel des milliers de Cubains débarquent sur les rives de la Floride. C’est dans cet arrière-plan politique et historique que s’inscrivent les événements de Scarface. Tony Montana, un petit bandit cubain, profite de cette brèche pour aller aux Etats-Unis afin de réaliser son rêve américain.

Tony Montana est un avatar du picaro. Il vient d’une famille très pauvre où la figure paternelle est absente. Il quitte le domicile familial pour tenter sa chance dans la rue. Le picaro est une figure littéraire qui apparait dans la littérature espagnole du 17ème siècle. Le terme désigne justement des enfants de basse extraction qui sont obligés de trouver des moyens de survivre dans un univers cruel. Mus par un grand désir de vivre, ils ne font pas grand cas de la morale car ils se rendent compte que le monde dans lequel ils vivent est injuste : c’est la loi du plus fort qui domine. Le picaro est le reflet des vices de son époque, le fait que des individus sans foi ni loi comme Tony Montana pullulent dans les années 80 est le symptôme d’un dysfonctionnement social et d’une paupérisation de la population.

Le refus de l’idéologie communiste

Bien qu’il soit né dans le caniveau, Tony Montana est poussé par une ambition dévorante. Il refuse de se soumettre au déterminisme social qui veut que les riches engendrent des riches et les pauvres, des pauvres. Mais il n’a rien d’un révolutionnaire, il ne désire pas rétablir la justice pour réparer une inégalité sociale. Il cherche la réussite mais pour lui seul. Toutes ses actions consistent à reprendre ce qu’il estime lui revenir de droit. Le communisme est d’ailleurs une idéologie qu’il combat. Il se présente souvent comme un opposant au régime communiste de son pays qui cherche un asile politique aux États-Unis.

They tell you all the time what to do, what to think, what to feel. Do you wanna be like a sheep ? Like all those other people ? You wanna work eight, ten fucking hours ? You own nothing, you got nothing ? Do you want a chivato on every corner looking after you ? Watching everything you do, everything you say, man ?

A ce régime qui ne permet pas la propriété individuelle, il préfère le capitalisme qui promet que par le travail et par une volonté sans faille, n’importe qui peut réussir aux États-Unis.

Un self-made man

Pour le héros de Scarface, la pauvreté n’est pas une fatalité, il lui appartient de rétablir l’équilibre du monde en devenant riche. Cette idée de l’élection est disséminée dans tout le film. Elle s’inscrit tout d’abord dans le nom même du héros : « Montana » est une déformation de l’espagnol Montaña qui signifie « montagne ». Ce patronyme laisse entrevoir que le héros est destiné à la grandeur.

Lors d’une discussion avec son ami Manny, il fait part à ce dernier de son ambition.

« Me, I want what’s coming to me.

Well, what’s conming to you Tony ?

The world, Chico. And everything in it. »

La célèbre réplique de Tony Montana est particulièrement signifiante. Alors qu’il est en train de faire la plonge avec son ami Manny dans un camion-restaurant, il regarde ses mains et déclare navré : « J’ai des mains faites pour l’or et elles sont dans la merde ». L’opposition de l’or à la merde dans laquelle il se trouve lui permet de rappeler qu’il est fait pour une vie luxueuse, sa situation actuelle n’est qu’une épreuve à surmonter. Mais cette insistance sur les mains n’est pas anodine. Les mains symbolisent l’activité et le travail. Il n’attend pas d’aide extérieure pour réaliser son destin, il n’attend pas que la politique du pays soit en sa faveur : il sait qu’il devra travailler pour réaliser ses rêves. Alors que sa situation semble désespérée et que même ses amis se moquent de son ambition démesurée, lui a une confiance absolue en lui-même. Il va au-devant de sa chance, c’est le héros du mouvement, de l’ascension et de l’audace. C’est l’archétype du self-made man, de l’homme qui s’est fait tout seul, à la seule force de sa détermination, alors que tous les événements jouaient en sa défaveur.

The american dream

Tony Montana est obsédé par le désir de réussir. La réussite consiste pour lui à être riche et puissant, à posséder de belles voitures, de beaux habits et à séduire de belles femmes. Il est amusant de noter que son désir le plus profond n’a rien de personnel, au contraire, il s’inscrit dans un imaginaire collectif nourri par la publicité et le soft power exercé par les États-Unis.

 Comme il vient de trop bas dans l’échelle sociale, il comprend que son ascension ne se fera pas du bon côté de la loi : il n’a pas le capital nécessaire et l’acquérir lui demanderait trop de temps et d’effort. Il connait une ascension rapide dans le trafic de drogue puis tente peu à peu d’effacer son origine sociale grâce à ses possessions matérielles. Sa philosophie tient en quelques mots :

In this country, you gotta make the money first. Then when you get the money, you get the power. Then when you get the power you get the women.

Tony Montana réussit en effet à épouser la femme qu’il veut et à la main de qui il ne pouvait pas prétendre n’étant pas assez riche. Il est tombé sous le charme d’Elvira, la petite amie de Frank, son patron. Mais loin d’être découragé par cet obstacle, cela le stimule. Il considère Elvira comme le trophée qui viendra attester de sa réussite sociale.

Ce triangle amoureux recoupe également ce que René Girard appelle le désir triangulaire ou désir mimétique. Si Tony Montana tombe amoureux d’Elvira, ce n’est pas uniquement pour sa beauté ou pour ses qualités propres -elle est d’ailleurs hautaine et n’hésite pas à se moquer des basses origines de ce dernier- mais parce qu’elle représente l’inaccessible. Elle est distinguée et surtout elle est déjà engagée auprès de Frank. Frank incarne la puissance à laquelle Tony Montana aspire.

Frank est un rival non seulement d’un point de vue amoureux mais aussi d’un point de vue économique : il occupe une place confortable dans la pègre. Mais Frank est déjà sur son déclin, bien qu’il soit riche, il est de plus en plus réfractaire à la prise de risque. Il a peur de perdre ce qu’il a alors que Tony Montana est très ambitieux, ne possédant rien, il n’a rien à perdre et tout à gagner. C’est cette qualité-là qui garantit son succès.

Tony Montana concrétise son rêve : il épouse la femme qu’il aime, il a de l’argent à ne pas savoir quoi en faire et il vit dans une maison luxueuse à l’intérieur de laquelle se dresse fièrement une statue où on peut lire en lettres de néon « The world is yours« . Mais s’il est désormais riche, il n’a pas adopté les codes de la classe bourgeoise. De même qu’au début du film il portait des chemises bariolées et surchargées de motifs, de même sa villa est kitsch. L’excentricité du personnage est transposée à son milieu. Tout est fait pour la montre : sa villa pullule de statues, de jacuzzis et même de tigres ! Ce kitsch, cette accumulation, cette démesure témoignent du fait qu’il est un nouveau riche mais c’est surtout la manifestation d’une société de surconsommation où il suffit de posséder pour être.

Ce que l’argent ne peut pas acheter

Si Scarface dessine les contours du rêve américain et de la société consumériste à laquelle il donne le jour, il en montre également les limites. Tony Montana connaît une ascension fulgurante mais il déchante rapidement. Il se rend compte non seulement que l’argent lui permet d’acheter que ce qui est à vendre mais aussi qu’il occasionne d’autres soucis.

La respectabilité

Tony Montana réussit grâce à un commerce qui le relègue aux marges de la société mais cette position ne lui convient pas. Il veut rendre légal ce qui est illégal et propre l’argent sale. Il reste persuadé que tout le monde est corruptible et que tout peut s’acheter. Le rejet violent de sa mère lorsqu’il décide de retourner au domicile familial après cinq années d’absence est un premier avertissement des limites de l’argent, mais il n’en prend pas compte. Selon lui, comme il est riche, il est enfin digne de retourner auprès des siens. Mais loin de se réjouir et de le prendre dans ses bras, sa mère se montre froide puis finit par le chasser de la maison.

Ce rejet s’explique parce que mère et fils n’ont pas les mêmes valeurs. La mère a choisi de vivre une vie humble mais respectueuse de la loi. De plus, elle est une fidèle catholique – le seul ornement de sa cuisine est une représentation de Sainte Barbe. Elle ne peut que renier ce fils qui n’hésite pas à tuer pour de l’argent, préférant ainsi une gloire terrestre au salut de son âme. En tout cas, de manière plus prosaïque, Tony Montana confond une relation mercantile où avoir suffit pour être respecté et la relation familiale où la dignité d’une personne repose sur ses valeurs et ses qualités non sur ses possessions.

Le paradoxe du contrôle

Tony Montana est obsédé par la quête du pouvoir, une fois qu’il l’a obtenu, il est obsédé par la crainte de le perdre ce qui le rend paranoïaque. Alors qu’il est au faîte de sa gloire, il se rend compte que le pouvoir qu’il pensait avoir était illusoire. Il y a toujours une personne plus puissante au-dessus de lui et à qui il est contraint d’obéir.

 Il s’est engagé auprès de son associé Sosa, de tuer un journaliste qui devait prononcer un discours gênant à l’ONU. Seulement, le jour où il doit faire exploser la voiture de ce malheureux, il constate que contrairement à ce qui avait été prévu, l’homme était accompagné de sa femme et de sa fille. Ce jour-là, Tony Montana ne réussit pas à accomplir sa besogne avec sang-froid habituel et décide d’épargner cette famille.

Le spectateur découvre avec lui qu’il a une morale qui lui interdit de faire certaines actions. C’est en reprenant le pouvoir sur lui-même qu’il perd le pouvoir dans le milieu de la drogue ; en refusant d’honorer son contrat, il devient un traître aux yeux de Sosa, autrement dit un ennemi à abattre.

Le commun trépas

Dans Scarface, il y a beaucoup de scènes violentes, de fusillades et d’insultes. Mais tous ces éléments ne sont pas gratuits ce sont tout autant de manières de traduire le pouvoir que les uns exercent sur d’autres. Les personnages masculins exercent leur pouvoir de trois manières : soit ils usent de la force physique et des armes, soit ils se servent de leur argent, soit ils ont recours à l’insulte. Avant de parler de la scène finale du film, je ferai un détour sur la conception du pouvoir qui permet de mieux saisir les enjeux de cette scène.

Des insultes

Le langage un champ où les personnages essaient d’imposer leur pouvoir, cela se traduit en général en insultes à caractère sexuel ce qui est très significatif. Dans la Rome antique, on ne concevait pas les rapports sexuels sous le prisme homme/femme comme à notre époque. On concevait les rapports sexuels avec d’une part le dominant et d’autre part le dominé dont le statut était toujours infamant.

L’opposition entre l’homme viril et les autres reposait sur la dichotomie entre ceux qui dominaient en pénétrant et ceux qui étaient soumis et qui étaient pénétrés. Le rôle de chacun devait être défini par sa nature, sa place dans la société. L’homme libre, le citoyen, se devait d’être fututor (celui qui pénètre le vagin), predicator (celui qui pénètre l’anus) par opposition au cinaedus (celui qui est pénétré par l’anus), ou irrumator (celui qui pénètre par la bouche) par opposition au fellator (celui dont la bouche est pénétrée) s’il ne voulait pas être soumis à une flétrissure morale. […] L’homme était incontestablement le dominateur, celui qui se sert du corps de l’autre pour prendre son plaisir, celui qui pénètre.

Les femmes et le sexe dans la Rome antique

          Dans le langage courant dire à l’autre qu’on le baise signifie qu’on le domine qu’on a le pouvoir de sa personne et qu’on fait ce qu’on veut de son corps. Le recours de Tony Montana au verbe to fuck est la vocalisation de son obsession d’avoir le pouvoir et de le conserver. Dans son article « L’insulte et l’injure vues comme genres brefs, et leur mise en discours », Béatrice Fracchiola explique que :

Il y a une dimension performative implicitée par l’injure qui renvoie à la notion de foi, de confiance que l’on a – ou non – dans les paroles de qui les a prononcées. Dans la mesure où l’injure « vise à ce que l’autre se sente être/devenir ce dont on le traite, parce qu’on l’a formulé ainsi […] elle semble presque avoir des caractéristiques magiques : ses effets sont réels tout comme la blessure qu’elle inflige. [Se crée ainsi] une relation de cause à conséquence entre mon discours et ce que tu ressens, l’image que tu as de toi : parce que je te traite d’« idiot », tu vas te sentir ainsi.  

Les insultes ne deviennent injures que lorsqu’elles ont réussi à toucher l’orgueil de celui à qui elles sont destinées. Ce dernier reconnait alors le pouvoir que l’injurieur exerce sur lui.

… et des armes

Il est assez banal de dire que les armes à feu sont des symboles phalliques et des outils de domination qui confèrent à celui qui les possède le pouvoir de vie ou de mort. Plus une arme est imposante plus elle suppose que son propriétaire est puissant. D’ailleurs au tout début du film, alors qu’il ne possédait encore rien, Tony Montana avait des armes blanches et au fur et à mesure qu’il gagne en importance dans le milieu de la drogue, il utilise des armes à feu de plus en plus grosses.

La scène finale est l’acmé de tous ces éléments. Tony Montana est dans sa villa, les hommes de mains qui doivent l’éliminer s’y introduisent en pleine nuit. Quand il se rend compte qu’il est assailli, il prend son lance-grenades, qui cache subtilement son bas ventre, ce qui lui permet de tuer plus d’ennemis. La dimension épique est palpable : la résistance de Tony Montana est proprement héroïque. Comme il a consommé beaucoup de drogue, il ne ressent pas l’effet des balles et résiste seul à des ennemis innombrables. Il recevra le coup fatal d’une personne placée derrière lui ce qui est symboliquement assez amusant. Ainsi prend fin la destinée de Tony Montana qui s’écroule face à la statue qui porte sa devise et reflète à la fois son ascension et sa chute.

De même qu’il a connu une ascension sociale rapide, de même il connaît une chute rapide. Tony Montana réalise peu à peu que c’est un château de cartes qu’il a construit. Bien que le héros meure à la fin du film, il devient un modèle de réussite dans la culture urbaine, plus précisément dans le Gangsta rap qui est en plein essor dans les années 80. Beaucoup de jeunes se retrouvent dans son parcours : l’illégalité semble être la seule solution pour grimper l’échelle sociale. Elle leur réserve peut-être une existence brève et violente mais cette existence paraît plus souhaitable qu’une vie de pauvreté vécue l’échine courbée.

Le film Scarface continue à inspirer le monde du rap même si le Gangsta rap est passé de mode. Je terminerai cet article avec la chanson Tony Montana (2015) de Niska parce qu’elle montre à quel point le mythe continue à nourrir l’imaginaire y compris celui des artistes français. Cet engouement est symptomatique des inégalités sociales qui subsistent dans nos sociétés et du désir de sortir de la pauvreté.

Scarface, 1983, réalisateur : Brian De Palma

 Quelques sources

France culture : L’économie américaine au cinéma, ép. 3 Le Rêve américain et le mythe du self-made man

Brau J.-L., Roman picaresque et prose d’idées : Guzmán de Alfarache de Mateo Alemán

Fracchiolla B., « L’insulte et l’injure vues comme genres brefs, et leur mise en discours. » Colloque international Le genre bref : son discours, sa grammaire, son énonciation, Université Aoyama Gakuin (Tokyo, Japon), Mars 2017, Tokyo, Japon. pp.173-188.

Girod V., Les femmes et le sexe dans la Rome antique

Moles A., Qu’est-ce que le kitsch ?

Myrttinien H., Désarmer la masculinité

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