« Philoctète ou le traité des trois morales », André Gide – 3/6

Mordu au pied par un serpent alors qu’il partait faire la guerre à Troie, Philoctète a été abandonné par les siens dans l’île inhospitalière de Lemnos. Ses compatriotes étaient en effet incommodés par ses cris de douleur et la puanteur qui émanait de son pied malade. Cependant, au bout de dix années de guerre stérile, le devin Calchas annonce aux Grecs que seul l’arc de Philoctète leur permettra de vaincre les Troyens. Ils sont alors obligés de se rendre auprès de celui qu’ils avaient ostracisé. Ulysse, roi d’Ithaque reconnu pour son habileté dans l’art de la ruse, celui-là même qui avait suggéré à l’armée de se débarrasser de Philoctète, est à la tête de l’ambassade. Il emmène avec lui Néoptolème, le fils du valeureux Achille mort sur le champ de bataille. Il espère bien que ce jeune homme sera la pièce maîtresse qui lui permettra d’obtenir l’arc de Philoctète.

Le Philoctète d’André Gide diffère grandement des versions que j’ai pu lire jusqu’à maintenant. D’ailleurs, l’auteur se défend bien d’avoir écrit une pièce destinée à la scène. Comme son titre l’indique, Philoctète ou le traité des trois morales, André Gide a voulu rédiger un traité de morale dont la triste histoire de Philoctète n’est qu’un prétexte. Si on reconnait sans peine les personnages d’Ulysse et de Néoptolème – dont toutefois les caractéristiques ont été exacerbées, Philoctète a quant à lui subi une véritable métamorphose. Ce n’est plus à cet homme empli de haine, sale et répugnant, dont les imprécations incessantes fatiguent les oreilles des lecteurs auquel on a affaire. Au contraire, les années de solitude totale ont fait du guerrier naguère fougueux, un homme assagi et serein, à moins que la posture irénique qu’il adopte face à Ulysse et Néoptolème ne soit qu’un moyen de cacher une douleur encore vive et dont il a honte. Néoptolème est le même jeune homme plein de douceur et de candeur qu’on rencontre chez Sophocle. Il ne désire qu’une seule chose : connaître ce qu’est la vertu et quel est son devoir. Et pour ce faire, il se tourne tantôt vers Ulysse tantôt vers Philoctète pour apprendre auprès de chacun d’eux. Aussi, la pièce d’André Gide confronte deux définitions de la vertu.

Le sacrifice, la dernière des vertus ?

La ruse, le pis-aller de la force

Ulysse est un homme en mission. Son seul et unique objectif est de récupérer l’arc de Philoctète afin de garantir la victoire aux Grecs et cela quoi qu’il lui en coûte. Connaissant le pouvoir que cet arc confère à son possesseur, il sait qu’il ne peut arriver à ses fins par la force, c’est pourquoi il use de subterfuges. La présence de Néoptolème est indispensable au bon déroulement de son plan. Le jeune homme, jouissant de la renommée de son père, s’attire naturellement la sympathie des amis d’Achille dont Philoctète faisait bien sûr partie.

Dans un premier temps, afin que Néoptolème soit acquis à la cause grecque, Ulysse doit lui expliquer pourquoi les guerriers grecs ont abandonné Philoctète qui était pourtant l’un des leurs. Le fils d’Achille comprend sans trop de peine que Philoctète a été laissé à Lemnos parce que les exhalaisons de sa blessure incommodaient les Grecs, ses pleurs décourageaient ceux qui s’apprêtaient à se battre à Troie et surtout, qu’à cause de son infirmité, « il était absorbé par son mal, incapable à jamais de dévouement pour la Grèce ». Cette ostracisation d’apparence injuste est légitime dans la mesure où elle sert l’intérêt collectif.

Le jeune homme est en revanche plus coriace face aux arguments avancés par Ulysse pour justifier leur venue à Lemnos. Ayant compris que son compagnon était sensible à la question de sacrifice – Néoptolème croyait qu’Ulysse l’emmenait à Lemnos pour lui faire subir le même sort qu’à Iphigénie – toute l’argumentation du fils de Laërte consiste à dire que l’existence d’un Grec n’a de sens que dans la mesure où il accomplit son devoir en servant sa patrie et en obéissant aux dieux, quand bien même cela impliquerait trahir un ami ou sacrifier sa propre vie. Ulysse confère ainsi une dimension religieuse à leur venue à Lemnos puisque ce faisant ils obéissent à l’oracle Calchas, interprète des dieux. Comme le devoir envers sa patrie et envers les dieux est souverain, tout est permis, y compris la trahison d’un proche qui est habituellement considérée comme une action méprisable. Ou, pour reprendre les mots d’Ulysse, même si « les ordres des dieux sont cruels ; ils sont les dieux. »

Les conditions de l’acte vertueux

Bien que le raisonnement d’Ulysse semble implacable, il aboutit à une impasse. Certes, il explique pourquoi lui et Néoptolème doivent récupérer l’arc de Philoctète mais il peine à trouver des raisons pour lesquels Philoctète devrait le leur remettre, lui qui a des motifs solides de haine envers les Grecs. En d’autres termes, Néoptolème pousse Ulysse à se demander si Philoctète a encore des devoirs envers une patrie qui l’a rejeté et, par conséquent, dans quelle mesure pousser le malheureux à donner l’arc relèverait de la vertu. Non convaincu par l’argument selon lequel récupérer bon gré mal gré l’arme de Philoctète pousserait ce dernier à la vertu, le jeune homme demande innocemment :

NEOPTOLEME : Mais, Ulysse, les actes que l’on fait malgré soi peuvent-ils être méritoires ?

Ulysse atteint les limites de son argumentation qui s’avère être une argumentation circulaire. S’il ne peut raisonnablement pas affirmer qu’on peut être vertueux malgré soi, il reconnait toutefois que le plus important n’est pas l’intention qu’on met dans un acte mais la conséquence de ce dernier. Ainsi, même malgré lui, par sa soumission, Philoctète obéira à la volonté divine en servant sa patrie et accomplira ainsi son devoir de citoyen.

Ce système de pensée est mis à mal dans la mesure où Philoctète ne se sent plus redevable envers les siens et ne croit pas que les intentions des dieux correspondent parfaitement avec les intérêts de la Grèce. Quoiqu’il en soit, Ulysse évite habilement de s’avancer sur ce terrain-là. Il comprend bien que Philoctète restera sourd à la notion de devoir envers la patrie. Ce sont d’ailleurs des arguments destinés uniquement au seul Néoptolème. Pour maîtriser Philoctète, il aura recours à la ruse mais non pas d’une ruse qui reposerait sur le langage, il sait que cela suppose de s’entendre sur les valeurs. Il compte l’empoisonner…

La solitude, seul moyen d’atteindre la vertu supérieure ?

Un Philoctète à nul autre pareil

Le personnage de Philoctète est très différent de celui qu’on a l’habitude de rencontrer. Il surprend aussi bien le lecteur habitué à la figure d’un homme plaintif et acariâtre qu’Ulysse qui s’attendait à l’entendre gémir et maudire les Grecs. Au lieu de pleurer, c’est en chantant que Philoctète fait sa première apparition sur la scène. Loin de laisser éclater sa haine des Grecs et de leur reprocher le mal qu’ils lui ont fait subir en l’isolant de toute société humaine, il fait l’éloge de la solitude qui permettrait aux hommes d’être plus vrais et d’agir de manière plus pure.

Selon Philoctète, la solitude est la condition sine qua non de la vertu car la vie en société corrompt. Il semble même heureux de son sort. Une fois surmontées la colère et la peine de son isolement, ses lamentations se sont transformées en chants et ses pleurs peu à peu en poèmes. Il a cessé de ne regarder que lui-même pour observer la nature qui l’entourait. Bien que le paysage soit rugueux, le regard qu’il posait sur lui l’a magnifié. Bref, Philoctète se décrit comme un poète maudit qui, par ses mots, embellit le monde et touche la vraie nature des choses. Il voue une confiance exacerbée au Verbe qui finit par ne plus se distinguer de sa propre pensée comme si la présence d’autrui ne faisait plus écran entre lui et le réel.

Les idéaux à l’épreuve du réel

Si ce Philoctète rousseauiste pour qui la solitude rend vertueux et l’absence d’autrui transforme les paroles en poèmes est sympathique au lecteur, ses certitudes qui l’ont aidé à vivre sont mises à mal par Ulysse. Contenant à peine sa morgue, Ulysse affirme que sa conception de la vertu n’est pas la même que celle de Philoctète car « la vertu solitaire ne sert à rien ». De fait, qu’est-ce qu’une vertu qui n’est pas confrontée à la société et à la possibilité de choisir le mal ? 

Pire, presque sans effort, Ulysse prouve que la poésie que Philoctète prétend déclamer n’est en fait qu’un plagiat des vers d’Eschyle. Bien qu’il ait été banni par ses semblables, le malheureux ne peut pas composer de vers sans puiser dans la culture littéraire grecque. Il ne peut pas créer ex nihilo car sa manière poétique de voir le monde n’est qu’une réminiscence des auteurs qu’il a lus. D’autre part, il ne peut pas par son unique jugement qualifier un poème de beau. Un jugement esthétique a besoin de l’appui d’autrui pour être valide. Finalement, Philoctète perd toute son assurance et n’arrive plus à s’exprimer. Lui qui auparavant n’avait recourt qu’à de longues tirades pleines de digressions et d’envolées lyriques finit par parler par monosyllabes. Frustré, il fait part de ses regrets à Néoptolème :

PHILOCTETE : Enfant ! Ah ! Si je pouvais te montrer la vertu… »

En d’autres termes, autrui est un obstacle entre lui et la vertu. Incapable de supporter cette vérité, Philoctète consent à boire le poison qui lui était réservé et à mourir sans défense à Lemnos.

Malgré les promesses du titre, le Philoctète d’André Gide ne présente que deux types de morale, celle d’Ulysse et celle de Philoctète. Ulysse est l’homme de la cité, il ne connaît de vertu que pragmatique. La vertu n’est vertu que si elle sert les intérêts du collectif, même si pour cela il faut accomplir des actions injustes ou honteuses. Philoctète, exilé injustement de sa patrie et par les siens, défend une vertu contemplative. Elle n’est rendue possible que par l’isolement, elle n’exige aucune action et ne sert aucune cause car elle trouve en elle-même sa propre fin.

>> « Philoctète ou le traité des trois morales » in Le Retour de l’enfant prodigue, André Gide (Edition Folio)

>> « Philoctète », Sophocle – 1/6

>> « Philoctète », Heiner Müller – 2/6

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