« Crime et châtiment » : la misère, la mère de tous les vices

Crime et châtiment ne traite heureusement pas que de crime et de châtiment. L’auteur donne à voir une galerie de portraits saisissants mais également, il dénonce subtilement une société qui met au monde des monstres. La question qui est traitée dans tout le roman est celle de la misère et de ce qu’elle fait aux hommes et aux femmes.

Le personnage qui parle en premier de la misère est Marmeladov, il est présent au tout début du roman avant de mourir très rapidement. Et c’est dans un cabaret qu’il donne à Raskolnikov une définition de ce qu’est la misère :

– Monsieur, commença-t-il avec une sorte de solennité, pauvreté n’est pas vice, cela est une vérité absolue. Je sais également que l’ivrognerie n’est pas une vertu et c’est tant pis. Mais la misère, Monsieur, la misère est un vice, oui. Dans la pauvreté vous conservez encore la noblesse de vos sentiments innés, dans l’indigence jamais et personne ne le pourrait. L’indigent, ce n’est pas à coups de bâton qu’on le chasse de toute société humaine, on se sert du balai pour l’humilier davantage et cela est juste, car il est prêt à s’outrager lui-même. Voilà d’où vient l’ivrognerie, Monsieur. (Crime et châtiment, I, 1)

Marmeladov fait une distinction très nette entre la pauvreté et la misère. La pauvreté est simplement le fait de manquer d’argent, la misère est un terme plus fort qui a une valeur morale. Alors que le pauvre peut clamer qu’il reste fier, la personne qui est dans la misère perd sa dignité en tant qu’être humain. Pour survivre, elle est amenée à accomplir des actions humiliantes qui font que non seulement elle perd l’estime des autres, mais ce qui est dramatique, elle perd tout amour propre.

Marmeladov est un personnage ambigu. C’est un petit fonctionnaire tombé dans l’ivrognerie. Non seulement il ne remplit pas ses fonctions de paterfamilias, celui qui subvient aux besoins de sa famille et qui reçoit en retour amour et reconnaissance car il est incapable de garder un emploi mais, ce qui est pire, il est un véritable ennemi pour les siens. Il les vole pour pouvoir s’enivrer alors qu’ils vivent déjà dans la misère et la crasse et, comble du comble, il consent à ce que sa fille se prostitue pour prendre soin du reste de la famille, et de lui-même puisqu’il lui demande aussi de l’argent. Bref. Il déshonore sa fonction de père et d’homme, au sens viril et patriarcal du terme. La misère est ce qui empêche les hommes d’être des hommes, elle est alors synonyme de détresse et de désespoir, Marmeladov complète sa définition ainsi :

– Et si l’on n’a pas où aller, si l’on n’a personne d’autre à qui s’adresser ? Chaque homme, n’est-ce pas, a besoin de savoir où aller. Car il arrive toujours un moment où l’on sent la nécessité de s’en aller quelque part, n’importe où. (Crime et châtiment, I, 1)

C’est le désespoir de Marmeladov qui fait qu’il est difficile d’entièrement le haïr ; il est conscient de la situation dans laquelle il est, de ce qu’il fait aux siens et à lui-même mais il n’arrive pas à arrêter. C’est le propre de l’addiction. La double souffrance qui est la sienne le rend méprisable aux yeux des autres personnages et même du lecteur. Je n’avais pas fait jusque-là le rapprochement entre Crime et Châtiment et Le Joueur du même Dostoïevski qui ont pour point commun de décrire l’addiction. Dostoïevski décrit bien les ressorts de ce mal ; il rend impossible toute condamnation morale hâtive ou radicale de la personne dépendante mais, en donnant à voir également la souffrance de ceux qui côtoient une personne qui n’est plus maîtresse d’elle-même, on ne peut pas non plus être complaisant.

La grande victime de la situation de Marmeladov est sa fille Sonia car les manquements des pères ont pour conséquence la prostitution des filles. Par définition, le prolétaire est celui qui a pour seule richesse son corps c’est-à-dire sa force de travail et sa progéniture. Sonia ne s’est pas lancée dans la prostitution par amour du vice mais parce qu’elle s’est rendue compte que pour une femme, c’est le seul moyen de réunir assez d’argent pour s’occuper d’une famille. Son corps est sa seule ressource.

Il ne faut cependant pas tirer la conclusion manichéenne selon laquelle les pauvres seraient vicieux tandis que les riches seraient généreux et nobles de cœur. Non seulement le personnage de Sonia est présenté comme étant le plus noble de tout le roman du fait même de son sacrifice mais, les personnages plus riches se comportent de manière indigne. Parmi eux on peut citer Svidrigaïlov et Piotr Petrovitch qui pensent tous les deux que leur argent leur permet de tout acheter notamment le corps et le cœur des femmes.

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