« Philoctète », Sophocle – 1/6

L’histoire de Philoctète fait partie des récits les moins connus du Cycle troyen. La mort d’Hector, l’épisode du cheval de Troie ou encore les épreuves qu’Ulysse traverse avant de rentrer à Ithaque ont bien imprégné la mémoire des écoliers que nous fûmes. Peu de personnes se souviennent de Philoctète, même si c’est grâce à son arc redoutable que les Grecs ont pu prendre Troie. De plus, on retient tout un autre épisode de la vie de Philoctète. Abandonné par ses compagnons sur une île déserte où il restera plusieurs années, son sort est ce qu’il y a de pire pour un Grec. La pièce éponyme de Sophocle porte justement sur les années de souffrance que Philoctète a vécues, son profond sentiment de solitude loin des siens et la haine qu’il ressent envers les responsables de ses malheurs.  Pourtant, bon gré mal gré, il devra surmonter ces sentiments légitimes pour s’accomplir en tant que héros épique.

Les prémices de la guerre de Troie

Le serment de Tyndare

Quand Ménélas se rend compte que sa femme l’a quitté pour Pâris, un jeune prince troyen, il prend la ferme décision d’aller la chercher et de faire payer les Troyens pour cet affront. Pour ce faire, il n’hésite pas à rappeler aux anciens prétendants d’Hélène qu’ils avaient juré de prêter main forte à celui qu’elle choisirait pour époux dans le cas (très probable) où elle serait enlevée par un autre homme. Il enjoint donc les rois grecs à honorer leur parole en rejoignant l’expédition militaire qu’il compte mener contre Troie. Si certains comme Ulysse usent en vain des subterfuges pour ne pas être enrôlés dans une guerre qui ne les concerne pas, c’est de bon cœur que d’autres partent pour Troie. Par loyauté, d’une part, mais aussi dans l’espoir de s’enrichir ou d’accroître leur renommée.

La vengeance d’une nymphe

Laissant derrière lui la terre de ses pères, Philoctète n’hésite pas à rejoindre les frères Atrides, Ménélas et Agamemnon. Il pense bien à emporter l’arc que lui a laissé son compagnon Héraclès et qui est son principal atout pendant les combats. Cependant, celui pour qui le voyage vers Troie ne devait être qu’une étape avant les véritables épreuves mettra plusieurs années avant de rejoindre la cité aux remparts réputés imprenables. En effet, alors que l’armée s’arrête un moment sur l’île de Chrysé-en-mer, Philoctète est mordu au pied par une vipère – vengeance de la nymphe Chrysé dont il aurait méprisé les charmes. Malgré tous les soins qu’on lui prodigue, sa blessure ne guérit pas. Pire, il hurle de douleur et son pied purulent dégage une odeur infecte qui incommode ses compagnons.

L’exil forcé de Philoctète

Pour rétablir la paix, Ulysse suggère aux Atrides d’abandonner le malade sur une île, une fois qu’il se sera endormi après un énième accès de douleur. C’est ainsi que Philoctète se retrouve seul sur l’île de Lemnos où l’expédition avait fait étape. Ce n’est qu’à son réveil qu’il se rend compte de sa situation.

Quant à Ulysse et aux Atrides, ils oublient aussitôt leur méfait pour se concentrer sur la guerre. Ce n’est que dix années plus tard, après la mort de nombreux guerriers, dont Achille le plus fort de tous les Grecs, qu’un oracle leur annonce que Troie ne pourra être prise qu’avec l’arc d’Héraclès. Ils sont bien obligés de se rendre à l’évidence : ils devront retourner à Lemnos auprès de Philoctète pour pousser ce dernier à coopérer. La haine du malheureux n’a fait que croître avec les années, la négociation ne sera pas facile mais elle est indispensable s’ils ne veulent pas que leurs compagnons soient morts pour rien.

Philoctète, un archétype de Robinson Crusoé ?

Retour à l’état de nature

Quand Philoctète se retrouve seul sur une île inhospitalière, à l’écart de toute civilisation, il n’a d’autre choix que d’essayer de survivre. Contrairement à Robinson Crusoé qui, lorsqu’il échoue sur une île déserte, déborde d’énergie pour construire une maison, domestiquer des animaux afin de s’assurer d’avoir à manger et prier Dieu pour que son énergie vitale ne faiblisse pas, Philoctète, à cause de son infirmité, tombe rapidement dans un état sauvage.

Il habite dans une grotte, un abri naturel qui lui permet de se protéger des prédateurs. Pour survivre, il se nourrit de racines ou d’animaux cuisinés de manière rudimentaire. Enfin, son rapport au divin n’est pas au beau fixe. Si ses épreuves ne lui ont pas fait perdre la foi, elles ne l’ont pas non plus rapproché des dieux, bien au contraire. Il est convaincu que ces derniers sont des êtres mauvais qui intriguent contre les hommes les plus faibles au profit des forts. Savoir que sa situation est injuste le rend haineux et acariâtre ce qui provoque chez le spectateur l’empathie ou le rire mais en aucune façon l’admiration dont jouit un Robinson Crusoé.

Comment rester humain

Pour un Grec antique, l’individu n’est rien sans le groupe. Sans famille à laquelle se rattacher et sans cité, la vie de Philoctète ne vaut pas plus que celle d’un simple animal. Seuls l’arc que lui a donné Héraclès, ses souvenirs de sa vie d’avant et sa haine de ses ennemis lui permettent de rester dans la civilisation. Le premier est un produit du savoir-faire des hommes et un cadeau des dieux puisque l’arc lui a été offert par le fils de Zeus. Il lui permet de chasser et d’avoir un peu l’avantage sur le règne animal.

Grâce à ses souvenirs, il s’inscrit dans une temporalité au lieu de vivre dans un présent perpétuel. Comme les années se sont écoulées, c’est avec peine qu’il envisage une issue heureuse à son existence, toute vue vers l’avenir lui est impossible. Il développe en revanche une conscience accrue d’un passé heureux dont il est nostalgique.

Sa haine d’Ulysse et des Atrides est intrinsèquement liée à ses souvenirs et chaque accès de douleur, chaque moment dur ravive cette haine. Mais Philoctète est impuissant à tirer vengeance de ses ennemis, il ne peut que les maudire à longueur de journée.

De l’usage de la ruse quand la force brute est inutile

Une mission délicate

Au-delà de la thématique de la solitude et de l’exil, Philoctète soulève aussi une question éthique qui n’est pas sans intérêt. Comment pousser quelqu’un à faire une chose qu’il ne veut absolument pas faire ? Après toutes les épreuves que Philoctète a traversées, les Grecs savent bien que le pousser à les rejoindre ne sera pas chose aisée. C’est pourquoi cette ambassade est confiée à Ulysse, le plus rusé d’entre eux et le seul capable de les sortir de ce mauvais pas. Pour mettre à exécution son plan, il emmène avec lui Néoptolème, le fils d’Achille.

Dès le début de la pièce, les deux hommes ne sont pas d’accord sur la manière de procéder. En digne fils de son père, Néoptolème croit que le recours à la force est le meilleur moyen de se sortir d’une situation difficile. Selon lui, il faut contraindre Philoctète à coopérer, quitte à avoir recours à la force physique. Mais cette solution n’est pas adaptée dans la mesure où il dispose d’un arc divin qui lui donnerait l’avantage en cas d’affrontement.

Là où la violence ne peut rien, les paroles seront peut-être plus efficaces. Mais ils seront bien incapables de convaincre Philoctète de les rejoindre. Sa haine d’Ulysse et des Grecs partis combattre à Troie est bien trop forte pour lui montrer qu’il a plus intérêt à coopérer qu’à résister. La rhétorique ne peut rien face à des émotions trop fortes qui rendent tout dialogue impossible.

Qui veut la fin veut les moyens

Pour Ulysse, il est préférable d’utiliser la parole à des fins manipulatoires. Ce procédé est peu glorieux dans la mesure où il abolit le jugement de la personne qui est manipulée. Ainsi, il ordonne à Néoptolème :

ULYSSE : Tu dois par ton langage capter l’âme de Philoctète. […] Je sais, et fort bien que ton sang ne te dispose guère à parler ce langage, pas plus qu’à tendre des pièges. […] Sache prendre sur toi. Nous ferons montre d’honnêteté plus tard.

Voyant que Néoptolème est scandalisé à l’idée de devoir mentir sur ses intentions, il ajoute :

ULYSSE : Ah ! fils d’un noble père, moi aussi, quand j’étais jeune, j’avais la langue paresseuse, le bras toujours prêt à agir. Aujourd’hui, expérience faite, je vois que ce qui mène tout, c’est la langue et non les actes. 

Pour convaincre Néoptolème, Ulysse n’hésite pas à utiliser un argument d’autorité. Le jeune homme devrait se fier à sa stratégie car il est un homme plus âgé, plus mature et dont l’expérience de la vie lui permet d’affirmer la supériorité de la ruse. A ce sophisme, il ajoute le mensonge pour pousser Néoptolème à se ranger du côté de l’efficacité plutôt que de la vertu. En effet, même quand il était jeune homme, il n’hésitait pas à ruser quand cela l’arrangeait – d’ailleurs c’est ce qu’il a essayé de faire pour ne pas partir à la guerre.

Néoptolème résiste. S’ensuit une suite de stichomythies qui traduit assez bien le conflit entre les deux hommes. Le jeune homme rétorque :

NEOPTOLEME : Et tu ne vois rien de honteux à user ainsi de mensonges ?

ULYSSE : Certes non, quand mentir doit te sauver la vie.

NEOPTOLEME : De quel front cependant oser parler ainsi ?

ULYSSE : Quand on cherche un profit, on ne peut hésiter. 

Néoptolème et Ulysse n’ont pas du tout la même vision de la morale. Pour le premier, quelle que soit l’issue d’une situation, il est impératif d’avoir recours à des fins honnêtes. Pour Ulysse en revanche, tant que l’objectif visé est honorable, tous les moyens sont permis. Quoi que coriace, Néoptolème veut accomplir des exploits à l’instar de son père, il finit par se laisser convaincre.

L’échec de la mission

Pourtant, si Philoctète se rend à Troie, ce n’est ni grâce à la force ni grâce à la ruse. Son aversion pour ses ennemis est tellement forte que lorsqu’on lui propose d’aller à Troie pour être soigné et pour participer à la chute de la ville afin de rentrer auprès des siens riche et plein de gloire, il préfère encore mourir à Lemnos sans l’arc d’Héraclès.

La pièce aboutit à une impasse que seul un Deus ex machina permet de surmonter. Héraclès, qui a été divinisé après sa mort, descend sur la scène pour ordonner à Philoctète de repartir avec Ulysse et Néoptolème. Devant cette épiphanie, Philoctète n’a d’autre choix qu’obéir.

En dépit des lamentations que Philoctète a poussées le long de la pièce, Philoctète connaît un happy end. Après dix longues années d’exil, il est réintégré à la communauté des hommes au sein de laquelle il retrouvera peu à peu la place qui devait être la sienne. Il fait également la paix avec les dieux, ceux-là même qui sont restés longtemps sourds à ses pleurs et aveugles à sa souffrance. Le fait même qu’il ne semble pas en tenir rigueur à Héraclès, montre qu’il se soumet à la nécessité : il y a des desseins divins qui échappent à l’entendement humain. Le spectateur antique qui se serait identifié à Philoctète, après avoir vu se jouer sous ses yeux le pire sort qu’il puisse craindre, voit celui qui avait été rejeté en dehors du monde civilisé et même de l’humanité, retourner auprès des siens pour accomplir un projet qui sert le collectif : mettre fin à la guerre de Troie.

>> Philoctète, Sophocle (Édition Les Belles Lettres)

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