« En attendant les barbares », J. M. Coetzee

Les événements d’En attendant les barbares se déroulent à une époque indéterminée. Des sujets de l’Empire, installés dans une région aride et inhospitalière, craignent que les barbares qui vivent reculés dans les montagnes ne viennent les envahir, revendiquant ainsi la propriété d’une région qui était auparavant la leur. Cette menace imminente transforme rapidement le village en arrière-garde où des militaires sont dépêchés pour faire reculer les barbares et garantir le respect des frontières. Le narrateur, un magistrat qui était jusque-là l’unique représentant de l’ordre et de la justice, voit d’un très mauvais œil l’arrivée de ces militaires aux méthodes douteuses. En effet, cet homme d’un certain âge, qui menait une vie simple et routinière dans ce village, estime que les rumeurs d’invasion sont infondées et que les barbares ne sont en rien une menace pour l’Empire. Les alarmes seraient exagérées et la riposte démesurée. Pour lui, les barbares sont des êtres inoffensifs, proches de la nature, non corrompus encore par l’argent et dont le seul tort est d’être insensible à la notion de pudeur. En somme, de bons sauvages. 

DE L’usage de la torture

Le Magistrat assiste en spectateur impuissant à la traque des barbares. Les soldats partent plusieurs semaines à leur recherche et reviennent avec des « prisonniers de guerre » – peu leur importe qu’il s’agisse de vieillards, de femmes ou même d’enfants. Les expéditions militaires sont suivies de longs épisodes où les captifs sont interrogés sur les intentions de leur groupe et torturés quand leurs réponses sont jugées insatisfaisantes. Le colonel Joll explique au narrateur comment il obtient la vérité :

Il y a un certain accent dans la voix d’un homme qui dit la vérité. Grâce à notre formation, à notre expérience, nous apprenons à identifier cet accent. […] D’abord voyez-vous, j’obtiens des mensonges – c’est ainsi que cela se passe -, d’abord des mensonges, puis une pression, puis de nouveaux mensonges, et de nouvelles pressions, puis l’effondrement, suivi de nouvelles pressions, enfin : la vérité, c’est ainsi qu’on obtient la vérité.

Le Magistrat désapprouve les séances de torture mais il ne s’y oppose pas frontalement puisqu’il est conscient de son faible statut de simple magistrat de province. Il est amené à collaborer avec les soldats en leur donnant toutes les informations qu’il a sur les barbares. Une fois que les soldats ont extirpé les informations qu’ils souhaitaient obtenir, ils jettent les morts dans un charnier et laissent les rescapés libres de s’en aller avant de  partir à la recherche de corps neufs à abîmer. 

L’auteur critique ouvertement l’usage qui est fait de la torture en montrant qu’elle participe à la déshumanisation de ceux qui la pratique. Dans le roman, elle n’est jamais justifiée – et donc jamais justifiable. L’auteur interroge plus largement le traitement infligé à ceux qui sont identifiés comme des ennemis ou comme des menaces à un certain ordre du monde. L’emprisonnement lui-même est remis en question puisqu’il participe à l’asservissement des prisonniers à leurs besoins premiers.  Ce qui est intéressant c’est qu’il n’y a pas de parti pris franc contre la torture ou l’emprisonnement mais grâce à la description et aux monologues intérieurs du narrateur, le lecteur comprend que ceux qui sont en position de force, bien qu’ils soient persuadés d’être du côté de la justice, doivent se comporter avec humanité envers leurs ennemis.

Rencontre avec une jeune barbare

Un jour, le Magistrat découvre que les prisonniers barbares qui viennent d’être relâchés ont laissé l’une des leurs derrière eux. En effet, comme les soldats lui ont tordu les pieds et l’ont rendue presque aveugle, elle les aurait ralenti dans leur fuite. En grand seigneur au cœur noble, il lui offre un asile et un travail honnête : la jeune barbare peut travailler comme cuisinière pour la garnison de soldats restés au village et vivre avec les autres servantes.  

Seulement, le soir, elle rejoint le vieux Magistrat chez lui. Là-bas, il lui donne un bain et passe de longues heures à oindre son corps d’huiles et à lui masser les pieds avant de s’endormir. Bien que le Magistrat n’ait pas de relations sexuelles avec la jeune fille – ni contraintes ni librement consenties – il est conscient du caractère pervers de cette cérémonie qui n’est ni sexuelle ni sensuelle mais qui touche tout de même de près à l’intimité de la jeune fille. Plus que du désir, le Magistrat ressent une réelle la fascination pour elle. Même si la cérémonie semble avoir pour lui des vertus cathartiques, elle est également très frustrante car il sent que quelque chose chez la jeune fille lui résiste.

On peut voir dans cette scène un clin d’œil au mythe de Pygmalion, ce sculpteur grec qui crée une statue de femme si parfaite qu’il en tombe amoureux : il passe des heures à caresser sa créature, à lui offrir des parures et même à dormir avec elle comme s’il s’agissait d’une vraie femme tout en regrettant qu’elle ne puisse pas lui rendre pas son affection. De même, le corps de la jeune fille est décrit comme un corps robuste et froid, indifférent aux attouchements du Magistrat qui désespère de ne pas pouvoir l’émouvoir contrairement aux autres jeunes filles non-barbares. 

La fille que je viens de quitter […] est très jolie, c’est incontestable : la vivacité du plaisir qu’elle me donne est aiguisée par l’élégance de son corps minuscule, de ses attitudes, de ses mouvements. Mais de celle-ci, je ne peux rien dire avec certitude. Je ne peux établir aucun lien entre son être de femme et mon désir. Je ne peux même pas dire à coup sûr que je la désire. Mon comportement érotique est entièrement indirect : je rôde autour d’elle, lui touchant le visage, lui caressant le corps, sans la pénétrer, sans trouver en moi l’impulsion qui m’y inciterait. […] C’est comme s’il n’y avait rien à l’intérieur : une surface, c’est tout – une surface que je parcours en tous sens, à la recherche d’un accès. […] Certains de mes gestes sont ceux d’un amant – je la déshabille, je la baigne, je dors à côté d’elle -, mais je pourrais tout aussi bien l’attacher à une chaise et la frapper, ce ne serait pas moins intime. 

J’ai trouvé ce rituel très embarrassant. D’une part, il s’agit d’un vieil homme qui a un ascendant social et matériel sur une jeune fille qui n’est pas en mesure de consentir à la relation qui lui est imposée. Par ailleurs, le narrateur lui aussi est conscient de cette différences de statut et se demande parfois s’il y a une différence fondamentale entre lui et les soldats. D’autre part, le Magistrat fétichise la jeune fille puisqu’il voit en elle autre chose qu’un être humain mais plutôt comme un objet de curiosité. Seulement, contrairement à la statue de Pygmalion, dans le roman il s’agit d’une femme réelle qui est traitée comme un objet. 

L’ennemi de l’intérieur

Le roman est divisé en deux parties. Dans la première, le magistrat fait partie intégrante de la communauté de l’Empire, il y mène une vie ordinaire où il est respecté par la communauté et dans laquelle il jouit d’un certain confort. La deuxième partie est sensiblement différente. Le magistrat a décidé de rendre la jeune fille aux siens. Pour cela il entreprend un voyage périlleux accompagné par trois soldats pour l’escorter. Mais, à son retour, il réalise qu’il a changé de camp. Il est considéré comme un ennemi de l’intérieur qui est d’intelligence avec les barbares. Il est aussitôt enfermé dans un cachot et sa situation ne cesse de se dégrader. C’est sans doute la partie la plus sombre et la plus difficile à lire du roman parce qu’elle ne laisse entrevoir aucune issue positive pour le héros. Même si le magistrat n’a pas été décrit comme un héros entièrement positif, il est le seul à avoir quelque chose de bon dans la communauté. Du moins, il a assez de lucidité pour s’interroger sur la légitimité de la violence employée par les militaires.

J’aspire ardemment à l’heure de la promenade, où je peux sentir le vent sur mon visage et la terre sous mes pieds, voir d’autres visages, entendre des paroles humaines. Après deux jours de solitude, mes lèvres paraissent molles et inutiles, mon propre langage me semble étranger. En vérité, l’homme n’est pas fait pour vivre seul ! Déraisonnablement, je bâtis mes journées autour des heures où l’on me nourrit. Je bâfre comme un chien. Une vie bestiale me transforme en bête.

Il est enfermé des mois durant dans un cachot et n’a droit qu’à une heure de promenade et à un repas unique. Mais peu à peu ses conditions de détention empirent. Les soldats oublient de le nourrir, il n’est pas autorisé à se laver ou à discuter avec d’autres personnes. Il perd progressivement son statut social pour n’être qu’un corps qui n’aspire qu’à un peu de nourriture et au repos. Exit ses grands sentiments philanthropes. Les soldats deviennent chaque fois plus cruels envers lui en l’humiliant publiquement simplement pour se distraire. Alors qu’au début du roman, les sévices que subissaient les barbares étaient cachés, au fil des pages, la torture et l’humiliation sont clairement assumées. Les habitants du village sont même invités à y prendre part pour qu’à la fin personne ne puisse se dire innocent.

En attendant les barbares est une fiction qui permet de réfléchir à la notion de civilisation et de barbarie. Rapidement, les abus de ceux qui sont présentés comme les détenteurs de la civilisation et des bonnes mœurs les rendent plus barbares que lesdits barbares qui ne sont finalement qu’une menace lointaine largement fantasmée. Au contraire, à mesure que l’Empire craint une invasion des barbares, ses sujets s’enfoncent plus loin dans la cruauté. La faiblesse du roman réside peut-être dans l’angélisme des barbares. Ils sont présentés comme des êtres inoffensifs tandis que les sujets de l’Empire, les soldats comme les simples citoyens, sont tous coupables. Coupables de cruauté envers les barbares et envers ceux qui sont soupçonnés d’être des ennemis de l’intérieur. Coupables aussi d’assister à la dégradation d’autres êtres sans que cela n’éveille en eux un sentiment de révolte.

En définitive, c’est un roman à la morale ambiguë où les bons souffrent sans espoir de salut. Le héros lui-même est ambigu puisqu’il a une conscience aiguë de ce qui lui arrive et des vices de ses interlocuteurs mais il n’est pas un chevalier blanc sans peur et sans reproches. En tant que narrateur, il s’exprime à la première personne et le lecteur comprends les remous de son âme, son indignation et ses renoncements, mais il est incapable de s’exprimer auprès des autres et de défendre le droit et le juste avec de longues tirades. En fin de compte, le seul personnage porteur d’une parole pacifique dans le roman est incapable de défendre son message et on referme le livre avec l’amère impression que ce sont les méchants qui triomphent.

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