« Petit Pays », Gaël Faye

Je voulais écrire sur la guerre. Plus précisément, je voulais faire un éloge de la guerre. J’ai longtemps été pacifiste, et peut être le suis-je encore un peu. Mais force est de constater que ceux qui ont gagné des guerres s’en sortent plutôt bien dans ce bas monde. Je voulais montrer que la guerre était un mal mais un mal inévitable car profondément humain. En guise de conclusion, je comptais mettre un laconique si vis pacem para bellum. Et le tout grossi de citations d’Homère, d’Albert Cohen et de Céline. Le projet n’a pas abouti. Le fossé entre mon désir et ma production était trop profond.

Puis, j’ai lu Petit Pays. Le roman a ébranlé les idées que je comptais soutenir sur la guerre. J’étais à la fois curieuse et agacée par ce roman. On en parlait trop. Mon envie de lire le livre ne pouvait plus être réprimée avec la sortie du film.  Donc j’ai cédé, et je n’ai pas été déçue.

La narration du roman est complexe. Le narrateur, Gabriel, est un trentenaire qui vit à Paris. Il est jeune, il gagne bien sa vie mais il a le mal du pays. Il est habité par son pays d’origine, le Burundi. Il revient sur ses souvenirs pour raconter combien il y était heureux avant l’arrivée de la guerre et comment il a dû quitter le pays précipitamment. Le roman est composé de deux parties. La première raconte l’enfance, l’insouciance, une période édénique, et la seconde traite de la guerre ethnique et la désolation qui est son lot. Les deux parties sont séparées par un tremblement de terre.

Gabriel est un jeune métis franco-rwandais qui vit au Burundi dans des conditions assez confortables. Les grands drames de sa vie sont le vol de son vélo rouge et la séparation de ses parents. Le reste du temps, on le voit s’amuser avec ses copains à voler des mangues. Il voit son pays changer avec l’arrivée de la guerre. Il comprend progressivement ce qu’elle est. Les gens qu’il aime meurent les uns après les autres, des inconnus se font lyncher par des gangs d’adolescents. Et ceux qui s’en sortent sont ravagés par les visions des cadavres et des massacres. Ils deviennent fous et n’arrivent plus à se donner le droit d’être heureux ni même de vivre. Bref. Personne ne s’en sort indemne.

Petit pays est le récit de l’entrée douloureuse d’un enfant dans l’âge adulte. Gabriel refuse autant qu’il le peut de quitter le monde de l’enfance. Mais le réel se rappelle à lui. Les enfants ne peuvent plus continuer à être innocents dans un pays en guerre. Pour qu’on puisse parler d’enfance, il faut qu’il y ait des adultes or ces derniers sont happés par les malheurs qui les frappent, par la perte des êtres qu’ils chérissaient. Ils n’ont plus le temps de soigner, de dorloter, de discuter avec les plus jeunes. Personne n’est épargné. Si dans Crime et châtiment Marmeladov constate avec amertume que la misère fait perdre la noblesse des sentiments humains, on pourrait en dire tout autant de la guerre. C’est un espace-temps où l’amour, l’amitié et le respect de la vie humaine n’ont plus leur place.

Si ma chronique s’arrêtait ici, elle ne dirait rien du livre tel que je l’ai reçu. Je trouve cela dommage qu’il se termine dans des teintes sombres. C’est un choix narratif efficace pour dénoncer les guerres ethniques, c’est indéniable. Mais le roman est tellement poétique, tellement rempli d’images heureuses, tellement puissant dans sa capacité à rappeler à la mémoire des odeurs, des goûts et des sons que c’est bien malheureux d’en garder surtout les taches de quatre cadavres sur le ciment. Efficace mais malheureux.

Petit Pays est un roman que je recommanderai chaleureusement et à grand renfort de voix. Il fera sans doute naître une grande nostalgie dans les cœurs de mes chers compatriotes. Maintenant, j’ai peur d’aller voir le film que je ne pense pas pouvoir être à la hauteur du roman.

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