« Huis clos », Jean-Paul Sartre – Mise en scène de Jean-Louis Benoît

Sur une scène sobrement habillée de trois canapés et d’une statue de bronze qui évoque le style Second Empire, un Garçon à l’allure de bourreau amène l’un après l’autre Garcin, un journaliste, Inès, une employée de Poste et Estelle, une femme mondaine. Tous trois savent qu’ils sont en enfer pourtant, il leur faudra quatre-vingts minutes de représentation pour qu’ils s’avouent à eux-mêmes et aux autres les véritables raisons de leur damnation et pour qu’ils comprennent la nature de leur châtiment.

Un triangle amoureux

Le premier à arriver sur scène c’est Garcin. Après s’être étonné de l’aspect iconoclaste de l’enfer – il n’y a ni pals, ni grils, ni entonnoirs de cuir– et après s’être soucié de son hygiène personnelle, il comprend que l’enfer est loin de ressembler à ce à quoi les textes religieux l’avaient préparé. C’est un espace où la souffrance ne s’applique pas sur les corps et où les rituels de « civilisation » n’ont plus lieu d’être. Le seul point commun peut-être avec le stéréotype que les mortels se font de l’enfer c’est l’absence de repos et donc de moments de pertes de conscience. Il faut sans cesse être enfermé dans le réel et dans le présent.

Vient ensuite Inès, une grande rousse vêtue une blouse aux motifs léopard qui trahit son caractère de prédatrice. A peine arrivée, ses sens sont en alerte. Elle ne se laisse pas amadouer par l’aspect ordinaire du lieu. Elle lit d’emblée la peur chez Gaston et affirme qu’elle ne se montrera pas polie envers lui, autrement dit, le temps de la civilisation est terminé, ils sont dans un espace qui n’est régi par aucune loi.

Estelle ferme le bal. C’est une blonde voluptueuse dont le charme ne laisse pas Inès indifférente. Cependant, n’étant pas sensible à la gent féminine, c’est l’attention de Garcin qu’elle recherche. Elle a une soif insatiable de plaire, peu importe qui, pourvu que ce soit un homme. Elle l’avoue elle-même, elle a besoin d’un miroir pour s’assurer de sa propre existence et de sa beauté. En l’absence de miroir, il lui faut un médiateur, un homme. Seulement, Garcin est insensible à la beauté d’Estelle, il n’aspire qu’au calme. Pourtant, Inès ne lui pardonnera pas l’attention qu’Estelle lui accorde et qu’elle juge devoir lui revenir. En conclusion, Inès désire attirer Estelle qui désire attirer Garcin. Le spectateur se retrouve face à un triangle amoureux somme toute classique où se confondent l’objet désiré et l’obstacle à la possession de l’objet du désir.

« L’enfer c’est les autres »

Une fois les présentations faites, les personnages s’interrogent sur les véritables raisons de leur damnation. Inès, qui en a fini avec la Terre, avoue sans peine qu’elle a réussi a dégouter la femme de son cousin de son mari en pointant constamment du doigts tous ses défauts, même les plus insignifiants. Malgré la mort accidentelle de ce dernier, elle a pris beaucoup de plaisir à reprocher à la veuve la disparition de son mari car c’est de la souffrance des autres qu’elle se nourrit.

Se transformant en juges et pris du désir de faire tomber les masques, Inès et Garcin poussent Estelle à avouer qu’elle a été condamnée à aller en enfer après qu’elle ait tué l’enfant qu’elle avait eu avec son amant. Mais ce n’est pas l’infanticide qui la peine le plus mais bien le fait que son crime soit connu des autres, de ceux qui sont en enfer avec elle et des personnes qui lui restent sur terre. Car alors, la laideur de son crime fait d’elle une personne qu’on ne peut pas désirer.

Garcin est le dernier à avouer sa faute. Il refuse de reconnaître qu’il est un déserteur, un lâche qui a refusé d’aller au combat. Il n’est pas le héros qu’il avait rêvé être toute sa vie, tout le monde connaît sa lâcheté mais il lui est impossible maintenant qu’il est mort d’accomplir un acte de courage pour effacer cette souillure sur son histoire personnelle. Il ne peut qu’essayer de convaincre Inès, la seule qui comprenne les notions de lâcheté et de courage, qu’il n’est pas un lâche. C’est une peine perdue car Inès voit clair en lui et il le sait bien.

Finalement, Estelle a besoin de la reconnaissance de Gaston qui a besoin de la reconnaissance d’Inès qui ne peut la lui accorder à la fois parce qu’elle connait sa véritable nature, mais aussi par méchanceté et par jalousie. L’enfer c’est ce désir vital mais jamais assouvi de pousser les autres à nous voir tel qu’on se rêve être.

Bien qu’elle soit très fidèle au texte de Sartre, la mise en scène de Jean-Louis Benoît était une réussite. Elle rend au texte toute sa dimension comique et confère à chaque personnage toute la force de son rôle. Dans ce procès à huis clos, les accusés sont à la fois les condamnés, les juges et les bourreaux les uns et ce pour l’éternité.

Lieu : Théâtre de l’Atelier –1 Place Charles Dullin (75018, Paris)

Dates : À partir du 2 février 2022

Durée : 1h 20

Voir aussi : Huis clos, Jean-Paul Sartre (Folio)

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