« La Tragédie d’Hamlet », William Shakespeare – Mise en scène de Guy-Pierre Couleau

« Être ou ne pas être, telle est la question. » Voilà ce que le plus grand nombre connaît de Hamlet sans nécessairement avoir lu la pièce de Shakespeare. Guy-Pierre Couleau s’est proposé d’aller au-delà de cette question existentielle mille fois parodiée pour mettre au goût du jour cette tragédie familiale. Avec une mise en scène située à mi-chemin entre la tradition et la modernité et en s’appuyant sur l’adaptation textuelle de Peter Brook – plus concise que l’original, il a donné à voir une Tragédie d’Hamlet qui souligne les haines, les lâchetés et les ruses des personnages sans pour autant être dénuée de touches d’humour.

Une tragédie familiale

Sur une petite scène sombre et nue sont assis en demi-cercle les acteurs du drame qui va se jouer. Seuls leurs habits signalent leur appartenance à une classe sociale élevée. Cependant, nulle trace de parures somptueuses prouvant qu’on est au XVIème siècle, dans la cour royale du Danemark. On a plutôt à faire à une petite bourgeoisie où les hommes portent des costumes trois pièces et les femmes, des tailleurs élégants. Le peuple, est vêtu comme le public, sans signe distinctif. Seule la robe fleurie d’Ophélie (Sandra Sadhardheen) crée un léger contraste avec sa douceur virginale.

Les comédiens se lèvent les uns après les autres pour incarner leur rôle. Hamlet (Benjamin Jungers), jeune homme désœuvré, ouvre la pièce par un long monologue. Il pleure tout à la fois la mort récente de son père, le roi de Danemark et il blâme le remariage trop rapide de sa mère, Gertrude (Anne Le Guernec), la reine, à Claudius (Nils Ohlund), son propre beau-frère. Ce dernier, étant de loin inférieur à l’ancien roi, n’est pas digne de la couche royale. Il souille à la fois son épouse et foule au pied la mémoire du défunt.

Hamlet ne peut se résoudre à cet état de spectateur auquel il est réduit, l’apparition du spectre de son père sera presque une excuse parfaite de se débarrasser de cet oncle qu’il méprise. Quand il apprend que Claudius a lâchement empoisonné son frère pour prendre sa place, Hamlet est comme fou. Ne comptent pour lui ni l’amour qu’il a pour Ophélie ni même sa propre vie. Il est prêt à tout pour démasquer l’usurpateur et se venger.

Un spectacle vivant

La représentation de La Tragédie d’Hamlet est extrêmement rafraichissante tant elle utilise largement les potentialités du théâtre. Les comédiens n’hésitent pas à fondre sur le public comme si les spectateurs n’étaient que des sujets d’un palais qui dépasse les limites de la scène. Et, chose rare, ils laissent parfois la scène vide pour poursuivre leur joutes verbales dans les gradins.

Outre les monologues et les apartés où on peut voir par exemple Hamlet s’interroger sur ce qui le retient de tordre le cou de son oncle qui lui tourne le dos, la représentation a aussi ressuscité le théâtre dans le théâtre. Ainsi, pour s’assurer que les révélations du spectre de son père sont fiables, Hamlet décide de tendre un piège à son oncle pour le pousser à se démasquer. Il profite qu’une troupe de comédiens soit de passage en ville pour leur demander de jouer une pièce qui représente un régicide. Tantôt, les personnages assis en cercle regardent un comédien – représentant la reine – jurer une fidélité éternelle à son mari sous les commentaires ironiques et acerbes de Hamlet, tantôt on voit un personnage aller empoisonner le roi pendant son sommeil. En reconnaissant la représentation de son propre crime, le roi perd connaissance.

Ensuite la pièce s’accélère. Hamlet tue par mégarde et presque sans remords Polonius (Emil Abossolo N’Bo), le père d’Ophélie, celle-ci perd la raison et se noie de chagrin, son frère jure de se venger de Hamlet en le combattant dans un duel judiciaire. Avec la complicité du roi, il empoisonne son épée et l’eau qui sera servie à Hamlet pendant le combat pour être sûr de l’emporter. Mais cette ordalie ne laisse à personne la vie sauve, tout le monde est coupable. La scène se remplit peu à peu du cadavre de la reine qui s’est empoisonnée à son insu, puis de ceux de Laerte, le frère d’Ophélie, du roi et d’Hamlet. Ophélie et son père viennent compléter ce tableau macabre.

Voir les personnages mourir les uns après les autres pousse le spectateur à s’interroger sur la légitimité de leurs motivations. A quoi bon prendre le pouvoir ou se venger pour l’honneur si à la fin il ne reste plus personne pour jouir de tous ces stratagèmes ?

Être ou n’être pas. C’est la question.

Est-il plus noble pour une âme de souffrir

Les flèches et les coups d’une indigne fortune

Ou de prendre les armes contre une mer de troubles

Et de leur faire front et d’y mettre fin ? Mourir, dormir,

Rien de plus ; terminer, par du sommeil

La souffrance du cœur et les mille blessures

Qui sont le lot de la chair, et de quelle ardeur !… Mourir, dormir.

Acte III, scène 1, trad. Yves Bonnefoy

Lieu : Théâtre 13 – Glacière

Dates : 8-20 février 2022

Durée : 2h

Voir aussi : Hamlet, William Shakespeare (Folio classique)

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