Longtemps considérée comme l’archétype de la mauvaise épouse et de la mère indigne, celle qui préfère son amant à son fils, qui traite sa fille comme une servante et qui, feignant d’accueillir chaleureusement son mari revenu victorieux de dix années de guerre, n’hésite pas à le poignarder froidement au sortir de son bain, Clytemnestre n’a pas été épargnée par la postérité. A la criminelle, la marâtre, la virago, il était indispensable pour la biographe Simone Bertière de donner la parole afin de lui laisser l’occasion de laver son nom. L’Apologie pour Clytemnestre est un récit autobiographique où l’héroïne mythologique raconte son histoire et donne sa version de la guerre de Troie, une histoire cette fois-ci vue du côté des femmes, de celles qui attendent avec plus ou moins de patience et de fidélité le retour des héros.
Clytemnestre, Hélène, Iphigénie et les autres
La guerre de Troie depuis l’œuf (ou ab ovo pour les Puristes)
Clytemnestre raconte son histoire depuis les Enfers en remontant à la rencontre de sa mère Léda avec Zeus. Alors mariée à Tyndare le roi de Sparte, Léda est abusée par le dieu qui a pris l’apparence d’un cygne pour la séduire. De cette union naissent quatre enfants : deux jumeaux, Castor et Pollux, et deux jumelles, Hélène et Clytemnestre. Castor et Hélène sont de nature divine tandis que Pollux et Clytemnestre sont les enfants de Tyndare, un mortel.
Les garçons se ressemblent autant physiquement que dans leur comportement. Ils sont tous les deux énergiques et polissons. Les deux filles, en revanche, elles n’ont rien en commun. La beauté d’Hélène ternit celle de Clytemnestre. Cette dernière, souffrant de ce qu’on lui préfère sa sœur, passe plus de temps avec ses frères, essayant en vain de se créer une place dans ce duo.
Le mariage d’Hélène et de Clytemnestre
Une fois qu’elles sont nubiles, les deux jeunes filles se marient. Pour Clytemnestre, le mariage d’Hélène est vécu comme une véritable humiliation. Une foule de prétendant s’est jetée aux pieds de sa soeur pour l’épouser, sans un regard pour elle qui pourtant aurait été considérée comme belle si elle n’avait pas été comparée à sa sœur. Mais, même si elle ressent de la jalousie, elle ne se laisse pas consumer par elle, elle éprouve même un certain mépris pour Hélène qui ne peut qu’offrir au monde que son apparence, une simple image.
Une fois que celle-ci a choisi Ménélas comme mari, pour sa richesse, sa beauté mais surtout parce qu’elle décelait en lui une faiblesse de caractère qui lui permettrait de le tromper avec d’autres hommes, Agamemnon, roi de Mycènes et frère de l’heureux élu, demande la main de Clytemnestre. D’abord blessée dans son orgueil d’être un lot de consolation, Clytemnestre comprend qu’Agamemnon, plus intelligent que son frère, n’avait pas sincèrement voulu épouser Hélène. Il avait saisi qu’une femme aussi belle aurait troublé sa tranquillité.
Le début de la guerre de Troie
C’est donc le cœur léger que Clytemnestre suit son mari à Mycènes. Elle comprend rapidement qu’il ne sera question ni d’amour ni de fidélité dans leur mariage, et elle l’accepte. De cette union raisonnable et sans passion naissent quatre enfants : Iphigénie, Chrysothémis, Electre et bien plus tard, Oreste, le seul héritier mâle d’Agamemnon. La vie paisible de Clytemnestre prend brutalement fin quand Hélène quitte son mari pour Pâris, un prince troyen bien plus beau et plus riche que Ménélas, emportant avec elle de nombreux trésors. Cette disparition marque le début d’une longue guerre où beaucoup d’hommes grecs iront se battre à Troie pour récupérer Hélène mais aussi et surtout pour s’enrichir en pillant leurs ennemis.
L’apologie de Clytemnestre
Contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, l’Apologie pour Clytemnestre n’est pas un texte judiciaire mais une biographie romancée. Simone Bertière fait parler Clytemnestre à la première personne du singulier pour lui donner l’occasion de revenir sur les moments importants de sa vie qui l’ont amené à assassiner son mari de sang froid. Ce choix narratif confère une épaisseur psychologique aux personnages dont l’héroïne essaie de comprendre les motivations, ce qui rend le mythe plus cohérent, autrement dit plus humain d’autant plus que les dieux jouent un rôle mineur.
Une femme « virile »
Ainsi, nous comprenons qu’en tuant son mari de manière violente pour régner à sa place avec son amant, un homme qu’elle a choisi, Clytemnestre outrepasse sa condition de femme grecque respectueuse de la coutume. Cette énergie virile lui viendrait de ce qu’elle a passé son enfance à agir comme ses frères, au lieu de se contenter de la place discrète des femmes. En un sens, c’est parce qu’elle fait preuve de démesure qu’elle est blâmable.
Une mère en colère
Cependant, si Clytemnestre tue Agamemnon, ce n’est pas uniquement pour le pouvoir et la liberté. L’événement qui l’a poussé à nourrir une haine profonde pour son mari est le sacrifice de leur fille Iphigénie. En effet, alors que les flottes grecques étaient prêtes à naviguer vers Troie, les vents ne leur étaient pas favorables. Selon les oracles, seul un sacrifice humain aurait permis à l’expédition de se concilier les dieux. Craignant la colère des Grecs et le déshonneur, Agamemnon consent à sacrifier sa propre fille Iphigénie en la faisant venir elle et sa mère à Aulis sous un faux prétexte.
Clytemnestre ne lui pardonnera jamais cette trahison et elle passera les dix années pendant lesquelles durera la guerre de Troie à mûrir son acte. Le meurtre d’Agamenon est d’abord la vengeance d’une mère avant d’être homicide. Cet acte qui aurait semblé héroïque s’il avait été commis par un homme fait horreur car d’une certaine manière, la violence des femmes est considérée comme illégitime, à plus forte raison quand elle se manifeste de manière aussi sanglante.
Réécrire le mythe
L’anachronisme
La défense de Clytemnestre est adressée à un public contemporain c’est pourquoi l’autrice se permet de présenter l’héroïne comme une féministe archaïque révoltée contre sa condition de femme avant l’heure. Cet anachronisme n’est pas présent que sur le plan des valeurs. Clytemnestre raconte son histoire depuis les Enfers païens, elle a un recul de plusieurs millénaires sur celle-ci.
Ce point de vue lui permet de héler les auteurs tragiques antiques pour blâmer par exemple leur réécriture du mythe. En vérité, à travers ce choix narratif, Simone Bertière prend plaisir à faire dialoguer les auteurs entre eux et à critiquer la manière dont les auteurs ont traité l’histoire de Clytemnestre.
Si cette prise de distance de la narratrice peut en amuser certains, elle risque d’en agacer d’autres qui y voient un manque de rigueur historique et s’offusquent en lisant des citations de Racine ou en rencontrant un vilain “nursery”.
Un livre didactique
Le dernier point qui fait à la fois la force et la faiblesse du roman c’est sa dimension didactique. Le livre est conçu comme une manière d’aborder la mythologie autrement que par des auteurs morts et canonisés depuis des lustres, ici, elle est vivante, on voit les personnages agir comme si tout n’avait pas été joué d’avance.
Cependant, ce désir de tout expliquer alourdit le texte. Assez souvent, l’autrice se sent obligé d’expliquer une particularité culturelle ou linguistique. Ces aides utiles à un lecteur qui ne connaît pas bien l’histoire des Atrides a le don d’impatienter ceux qui n’y voient que des lourdeurs. On en vient à se demander s’il n’aurait pas fallu que l’autrice se prête entièrement au jeu du roman et qu’elle accepte, comme dans tout roman, que le lecteur ne sache pas tout, qu’elle lui fasse confiance pour qu’il aille par lui-même se renseigner sur les aspects de l’histoire qui lui semblent obscurs.
En conclusion, l’Apologie pour Clytemnestre est une belle découverte et rien que la démarche de se hisser à la hauteur des Euripide, des Racine et des Sartre pour réécrire une histoire au féminin mérite d’être applaudie. C’est une approche très intéressante de la mythologie qui n’est plus considérée comme une discipline figée dans le temps et devant être approchée comme une matière morte où toute innovation est impossible. En un mot, c’est une excellente manière d’approcher l’histoire de l’une des plus grandes familles de la mythologie, l’histoire des Atrides
Apologie pour Clytemnestre, Simone Bertière (Édition de Fallois)