L’Epopée de Gilgamesh est un texte parcellaire vieux de quatre millénaires. Malgré l’écart culturel, géographique et chronologique qui nous sépare de la société mésopotamienne, les aventures de Gilgamesh, le roi d’Uruk, résonnent en nous avec une étrange modernité. L’amitié que le roi tisse avec Enkidu touche tout un chacun. Les deux hommes commencent par se haïr avant de nouer une amitié fraternelle quand ils ont de l’estime l’un pour l’autre, comprenant que l’union les rendra plus forts que la haine. Pourtant, le récit nous montre que l’amour n’est pas plus fort que la mort. Ce qui nous touche le plus, c’est le cheminement du héros Gilgamesh qui devra accepter que chaque homme, aussi fort, riche et puissant soit-il, chemine inéluctablement vers la mort et devra assister en spectateur impuissant à celle de ceux qu’il aime. L’Epopée de Gilgamesh n’est pas une suite d’aventures qui arrivent à un personnage semi légendaire mais une leçon de vie adressée au lecteur qui, à l’image du héros, devra accepter sa propre finitude.
Gilgamesh, un roi plein d’orgueil
Gilgamesh est le roi d’Uruk. Pétri d’autant de défauts que de qualités, c’est un homme d’une taille gigantesque et d’une force surhumaine. Mais au lieu de mettre sa force au service de son peuple, il passe son temps à se bagarrer avec les autres jeunes gens d’Uruk et à abuser des jeunes filles. En un mot, c’est un tyran qui terrorise son peuple et qui ne trouve personne d’assez fort pour le défier.
La déesse Aruru, une sorte de déesse-mère, prend en pitié les habitants d’Uruk. Pour mâter l’orgueil de Gilgamesh et punir le mépris qu’il a envers ses sujets et envers les lois qui régissent la vie en société, elle lui crée un alter ego, Enkidu. Le jeune homme n’a pas été enfanté par une femme, c’est un simple instrument créé pour punir le roi d’Uruk. Sans parents, il vit dans la forêt parmi les animaux, en véritable homme sauvage.
Il mène une vie paisible, à l’écart de toute civilisation, en parfaite harmonie avec la faune et la flore jusqu’au jour où un chasseur l’aperçoit. L’homme se rend auprès des sages d’Uruk pour rendre compte de sa découverte. Ils conviennent que seul Enkidu est capable de modérer le pouvoir du roi. Ils dépêchent aussitôt la courtisane La Joyeuse pour qu’elle aille le séduire.
Enkidu cède aux charmes de La Joyeuse et s’unit à elle pendant six jours et sept nuits. La courtisane profite de ce temps pour lui parler des us et coutumes d’Uruk. Cet épisode est intéressant pour plusieurs raisons. D’une part, les ébats des amants dépassent – et de loin – le temps que durent les unions humaines. Cela suffit à faire d’Enkidu un héros épique à la force et à l’endurance hors du commun, mais aussi il devient un double de Gilgamesh qui a lui aussi un appétit sexuel exacerbé.
D’autre part, il n’y a aucun jugement négatif porté sur La Joyeuse qui se livre pourtant à la prostitution. Au contraire, elle accomplit une action civilisatrice et d’une certaine manière de service public. Le récit rend compte d’une époque ou la prostitution n’était pas considérée comme une pratique infamante. Les sages avaient compris qu’user de la violence et même du dialogue pour s’adresser à Enkidu aurait été infructueux. En revanche, la séduction et le sexe sont des moyens non violents et efficaces d’attirer Enkidu du côté des hommes. De fait, après ses ébats avec La Joyeuse, les animaux sauvages fuient sa compagnie : il n’est plus l’un des leurs. Enkidu n’a d’autre choix que de suivre La Joyeuse à Uruk. Cette première relation sexuelle est un véritable rituel de passage. Enkidu quitte un monde pur et enfantin pour un monde civilisé et mature.
Une amitié fraternelle
A peine arrivé à Uruk, Enkidu et Gilgamesh s’empoignent et commencent à se battre. Mais ce combat trop équilibré ne donne aucun vainqueur. Les jeunes gens préfèrent sceller une amitié fraternelle au lieu de chercher à s’entretuer. Le remède à l’orgueil de Gilgamesh est donc l’amitié, un moyen pacifique qui permet aux Hommes de vivre ensemble.
Les deux amis décident d’user de leurs forces pour accomplir des exploits et devenir des bienfaiteurs de l’humanité. Malgré les mises en garde des sages d’Uruk, Gilgamesh est bien décidé à mettre à mort Humbaba, le protecteur de la Forêt des Cèdres, pour accomplir son premier fait d’armes.
Debout,
Les membres du Conseil des Anciens
Donnèrent leur avis à Gilgamesh :
“Gilgamesh, tu es jeune,
Et ton cœur t’entraîne !
Aussi ne comprends-tu pas bien ce dont tu parles […].
Ce Humbaba, lorsqu’il crie,
C’est l’Épouvante ;
Sa bouche, c’est du Feu ;
Son haleine, la Mort. […]
Terrible est son visage,
Et monstrueux ! […]
C’est pour sauvegarder les Cèdres
Et pour terrifier les gens
Qu’Enlil l’a mis en place !”
L’Epopée de Gilgamesh, p. 90-91
Les conseils des Anciens ne servent à rien voire, ils décident Gilgamesh à accomplir ce que tout le monde pense impossible. Aidé par son ami Enkidu, il tue Humbaba qui implore leur grâce quand il se rend compte qu’il est incapable de les vaincre. Comprenant qu’il ne réussira pas à les infléchir, il les maudit.
Le meurtre d’Humbaba est ambivalent. Certes, il confère aux deux héros l’honneur et la reconnaissance de la part du peuple d’Uruk puisque c’est en triomphateurs qu’ils rentrent chez eux. Mais c’est un acte impie accompli contre un serviteur du dieu Enlil et contre un suppliant.
La provocation de trop
Le meurtre d’Humbaba attire l’attention des dieux. Il fait notamment naître chez Ishtar, la déesse de l’amour, le désir de faire de Gilgamesh son amant. N’ayant pas froid aux yeux, elle fait des avances à Gilgamesh. Mais loin de se sentir honoré et flatté, Gilgamesh méprise Ishtar et l’humilie.
Si Gilgamesh a fait preuve de discernement en ne cédant pas aux avances d’Ishtar, il a manqué de prudence et de délicatesse dans la violence de sa réponse. Il fait même preuve de sottise puisqu’alors qu’il reconnaît que la déesse anéantit ceux dont elle s’éprend, le sort des ses prédécesseurs ne le pousse pas à parler plus sagement. Se sentant invulnérable après sa victoire sur Humbaba, il ne se méfie pas d’Ishtar. Il ne voit que sa condition de femme – et donc d’être plus faible physiquement – et oublie sa nature de déesse. Blessée dans son orgueil, Ishtar doit absolument réaffirmer aux yeux des Hommes et des dieux qu’elle est une déesse puissante.
Après une première tentative de vengeance qui échoue, Ishtar finit par se venger indirectement de Gilgamesh en s’attaquant à ce qu’il a de plus cher, son amitié pour Enkidu. Ce dernier tombe gravement malade. Il réalise que ni la médecine des Hommes, ni ses prières adressées aux dieux, ni son amitié pour Gilgamesh ne pourront le sauver. Gilgamesh assiste impuissant à la mort de son ami qui, malgré sa force héroïque, subit le sort du commun des mortels.
Mais Enkidu
Ne levait même pas la tête !
Gilgamesh lui tata le coeur :
Il ne battait plus du tout !
Alors, comme à une jeune épousée,
Il voila le visage de son ami !
Il lui tournait autour,
Comme un aigle,
Ou, comme une lionne
Privée de ses petits,
Il ne cessait d’aller et venir,
Devant lui et derrière lui ;
Il arrachait et semait
Les boucles de sa chevelure !
Il dépouillait et jetait ses beaux habits,
comme pris en horreur !
L’épopée de Gilgamesh, p. 152
La mort d’Enkidu rend Gilgamesh fou de chagrin. Ce traumatisme le pousse à songer à sa propre finitude. L’idée que lui qui est en tout semblable à Enkidu, puisse malgré sa force et son courage, cesser d’exister lui fait horreur. Révolté contre la condition humaine, il quitte Uruk pour chercher l’immortalité.
Le voyage du héros
La quête du héros commence véritablement lorsque Gilgamesh fait l’expérience de l’amour et du deuil. En même temps qu’il comprend que ces sentiments sont les corollaires de la condition humaine, il s’insurge contre cette même condition.
Pour comprendre le secret de la vie éternelle, il doit interroger une personne qui a expérimenté les deux états. Les seuls êtres à avoir été divinisés sont Utanapistim et sa femme, qui vivent à l’écart de l’humanité dans un royaume situé à l’embrasure de deux fleuves et où finissent les mânes. Gilgamesh entreprend son voyage aux Enfers, bien décidé à arriver à ses fins.
La catabase de Gilgamesh est assez similaire à celles qu’on retrouve dans des récits plus tardifs comme celui d’Orphée. Gilgamesh convainc les gardiens des Enfers de le laisser pénétrer vivant encore dans le royaume des Morts. Même le nocher Ur-Shanabi cède à ses supplications et le mène vers Utanapishtim.
Ce dernier lui raconte comment Enlil, en colère contre les hommes, a fait s’abattre sur eux le Déluge, comment prévenu par le dieu Ea, il a construit un bateau pour sauver l’humanité ainsi que les animaux, comment enfin, d’abord furieux contre les rescapés, Enlil a regretté sa colère meurtrière et lui a accordé l’immortalité à lui et à sa femme en guise de repentir.
Utanapishtim est d’abord tenté de le laisser repartir bredouille, mais son épouse le convainc de donner à Gilgamesh des indications pour qu’il trouve la plante de jouvence, afin qu’il n’ait pas effectué un si long voyage en vain. Mais une fois qu’il l’obtient, Gilgamesh commet une faute regrettable. Il se méfie d’Utnapishtim et choisit de rentrer à Uruk, faire tester la plante à des vieillards avant de la consommer lui-même. Il regrettera amèrement cet excès de prudence, puisqu’au milieu du voyage de retour, fatigué par la longueur du trajet, tandis qu’il s’éloignera pour se désaltérer, un serpent en profitera pour lui voler la fameuse plante. Gilgamesh n’aura d’autre choix que de rentrer chez lui les mains vides.
Bien sûr, ce voyage aura fait de lui un autre homme. C’est un Gilgamesh plus sage et plus vieux qui rentrera à Uruk, n’ayant d’autre choix qu’accepter sa condition de mortel et de retourner vivre entre les siens le reste de son âge. De ce voyage qui n’est pourtant pas un échec, il retiendra les paroles que lui avait dites le Nocher tandis qu’il l’emmenait auprès d’Utanapishiti.
Qu’as-tu gagné
A te perturber de la sorte ?
A te bouleverser,
Tu t’es seulement épuisé,
Saturant tes muscles
De lassitude
Et rapprochant
Ta fin lointaine !
Comme un roseau de la cannaie
L’humanité doit être brisée !
Le meilleur des jeunes hommes,
La meilleure des jeunes femmes
Sont enlevés
Par la main de la Mort,
La Mort
Que personne n’a vue
Dont nul n’a aperçu
Le visage,
Ni entendu la voix :
La Mort cruelle,
Qui brise les hommes !
Bâtissons nous des maisons
Pour toujours ?
Scellons nous des engagements
Pour toujours ?
Partage-t-on un patrimoine
Pour toujours ?
La haine se maintient-elle ici-bas
Pour toujours ?
Tels des éphémères
Emportés au courant,
De visages
Qui voyaient le soleil,
Tout à coup,
Il ne reste plus rien.
L’Epopée de Gilgamesh, p. 181-182
>> L’Epopée de Gilgamesh, traduction de Jean Bottéro (Edition Gallimard)
>> ÉPOPÉE GILGAMESH – L’Universelle Épopée 1/4 : le Récit (France Inter, 2014)