« Tropique de la violence », Nathacha Appanah 

Tropique de la violence… Le titre du roman de Nathacha Appanah sonne comme une oxymore tant on associe volontiers les tropiques au soleil, à la mer, à la vie douce et à la joie de vivre. Pourtant, dans ce court roman, Nathacha Appanah rend compte de la violence qui sévit dans l’île de Mayotte. Bien que ce département français situé dans l’Océan Indien offre un climat clément et l’un des plus beaux lagons au monde, les habitants sont écrasés par la misère, le chômage, l’immigration massive – triste héritage d’un conflit qui oppose la France à l’Union des Comores – et surtout par une montée de la violence dont les jeunes sont à la fois les acteurs principaux et les premières victimes. 

A travers le récit de Moïse, jeune adolescent comorien adopté par une femme blanche métropolitaine, le lecteur observe comment la violence s’immisce dans la vie des plus fragiles sous le regard des adultes, des acteurs politiques locaux et des institutions qui sont ou bien indifférents ou bien impuissants face au drame qui se joue devant eux. Dans ce roman polyphonique, Nathacha Appanah donne à chaque protagoniste l’occasion de prendre la parole. Chaque chapitre est un récit à la première personne où chacun assume la narration, explique son ressenti,  ses choix ainsi que ses regrets. 

Les frères ennemis 

Moïse et Marie 

Marie, une infirmière métropolitaine qui ne peut pas avoir d’enfant, vit seule à Mayotte depuis que son mari, Chamsidine, l’a quittée pour une autre, pour une femme comorienne venue clandestinement à Mayotte et qui pouvait lui offrir la famille qu’il rêvait de fonder. Au fil des années, elle nourrit une forte haine envers les Comoriennes à qui elle reproche d’être d’une certaine manière coupables de la fin de son mariage. Son aigreur prend fin quand une nuit où elle est de garde, l’une d’entre elles, fraîchement débarquée sur l’île, lui remet son nourrisson dans les bras, effrayée par son œil vert et son œil noir, avant de disparaître dans la nuit. 

Marie décide d’adopter cet enfant inespéré et l’appelle Moïse, en référence au passage de la Genèse où le Pharaon ordonne la mort de tous les nouveau-nés mâles d’Égypte. Après avoir été caché pendant trois mois par sa mère, Moïse sera abandonné sur le Nil où il sera recueilli par la fille du Pharaon et élevé dans un luxe auquel ses origines ne le prédestinait pas. 

Marie offre à l’enfant qu’elle n’espérait plus une vie où il ne manque ni d’amour ni de soins. A mesure qu’il grandit ce dernier souffre pourtant de sa différence physique, du fait qu’il ne ressemble pas à sa mère et de son déracinement. Comme le prophète, il n’appartient ni tout à fait à sa famille d’origine ni à sa famille d’adoption. Son prénom même souligne cette ambivalence car Mayotte est une île majoritairement musulmane, or le Coran a des prophètes en commun avec la Bible dont Moïse justement. Sauf que chez les Musulmans, il n’aurait pas été appelé Moïse mais Moussa. Rien qu’à son nom, Moïse renvoie chez les Mahorais à la ressemblance et à l’altérité.

Le cadre paisible que lui donne Marie prend soudainement fin quand elle meurt brutalement. Se retrouvant sans repères, Moïse qui avait déjà commencé à fréquenter des gamins de rue dans l’espoir de se construire une identité, finit par les rejoindre, basculant alors dans un monde où règnent la misère et la violence.

La bande de Gaza

Moïse rejoint un groupe d’adolescents majoritairement clandestins, déscolarisés et abandonnés par leurs parents qui ont été reconduits à la frontière et qui sont obligés de se créer une micro société pour survivre. A la tête de cette société qui repose sur le vol, la mendicité et les agressions se trouve Bruce, un garçon plus âgé et plus fort que les autres qui l’emporte sur tous à la bagarre. Il éprouve une haine immédiate pour Moïse qu’il méprise profondément et à qui il ne manque jamais de rappeler sa place de subalterne. 

Bruce n’est pas seulement le chef de cette bande de mineurs isolés, il semble être aussi le chef de son village Kawéni, appelé Gaza à cause du désordre et de la violence qui y sont monnaie courante. Comme les acteurs locaux, les acteurs associatifs et les habitants le craignent, ils feignent de le respecter.

De son vrai nom Ismaël, l’adolescent s’est prénommé Bruce à l’instar de Bruce Wayne et, comme Batman, il se considère lui aussi comme le protecteur et le justicier de sa ville. Pour conserver ce statut auquel il tient tant, il doit s’assurer de toujours être le plus fort. Pour cela, il multiplie les démonstrations de force et inflige des châtiments exemplaires à ceux qui représentent une menace pour sa domination. Seulement, il se rend compte qu’il doit toujours être plus dur et plus cruel pour continuer à en imposer dans un monde régi par la peur et l’insécurité. 

Le roman retrace comment la violence de Bruce grossit au point de ne plus pouvoir être contenue par son instigateur dont la personnalité écrasante fait face à celle de Moïse qui est obligé à son tour de s’endurcir pour ne pas être anéanti.

Territoire abandonné par la République 

L’immigration

Tropiques de la violence n’est pas seulement le récit de gamins des rues qui se bagarrent ou d’adolescents qui se haïssent. Le roman a une forte dimension politique en toile de fond. La violence perpétrée par les jeunes est multifactorielle. Elle a d’abord une cause géopolitique. Mayotte faisait originellement partie de l’archipel des Comores. Tandis que les trois autres îles – la Grande Comore, Mohéli et Anjouan – décidaient le 6 juillet 1975 de devenir indépendantes, Mayotte a choisi de rester française. 

Sa départementalisation en 2009 a accéléré son développement économique ce qui a provoqué une immigration massive venant des autres îles comoriennes mais aussi de Madagascar et d’autres pays de l’Afrique de l’Est. Ainsi, des immigrés arrivent clandestinement à Mayotte pour fuir la misère. Les reconduites à la frontière créent de facto des mineurs isolés et livrés à eux-mêmes. 

Le point commun entre tous les adolescents du roman c’est que leurs parents ne peuvent pas leur offrir un cadre de vie sécurisant. Désabusé, Moïse dit en parlant de lui-même et de tous les garçons qui lui ressemblent :

J’ai pensé à un garçon né il y a quinze ans sur une île des Comores et qui aurait pu avoir une autre vie s’il était né avec deux yeux noirs. Je me suis demandé ce qu’il aurait pu faire ce gamin-là pour briser ses chaînes, pour contourner son chemin commencé dans la violence, l’ignorance et le dégoût. Je me suis demandé si, en réalité, il n’était pas foutu d’avance, ce garçon-là, et, avec lui, tous les garçons et les filles nés comme lui, au mauvais endroit, au mauvais moment. (p. 179)

L’État et les acteurs publics 

Alors même que Mayotte est un département français, une grande partie du roman se déroule dans un bidonville où résident les familles clandestines et les enfants abandonnés. L’étonnement des Métropolitains qui arrivent sur l’île pour la première fois finit par devenir un leitmotiv, une musique de fond qui accompagne le roman mais qui n’est pas assez forte pour amener un quelconque changement.

Déscolarisés et sans parents, les enfants mènent une vie guidée par leurs instincts. Les vols à l’arrachée et les cambriolages sont leur moyen de se nourrir ; se payer les services des prostituées et se droguer, leurs uniques échappatoires.

On peut lire Tropiques de la violence comme une démonstration de ce que peut devenir une société quand l’État et les institutions sont défaillants. Si les acteurs publics locaux apparaissent, c’est uniquement pour s’assurer d’être réélus. Drapés de tuniques blanches qui reflètent leur statut de dignitaires, ils distribuent généreusement des vivres et des promesses avant de disparaître jusqu’aux élections suivantes. Les services publics, que ce soit l’Hôpital ou la Police, sont dépassés par l’afflux de misère et de violence. Finalement, le roman est comme une tragédie où les protagonistes semblent jouer une pièce écrite d’avance et dont la fin ne peut qu’être fatale tant le mécanisme du drame laisse peu de place à l’espoir. 

En guise de conclusion…

Tropique de la violence est un roman qui me touche particulièrement parce que je suis moi-même comorienne et mahoraise. Il me touche d’autant plus que l’histoire commence dans le village où j’ai vécu les deux tiers de ma vie et se termine sur la jetée où je restais assise de longues heures à regarder les badauds courir prendre la barge pour rejoindre la Petite-Terre. J’avais un peu peur du ton sur lequel serait traité la question très complexe de la violence. Je craignais un ton caricatural ou condescendant qui flirterait avec le poverty porn.

Dans l’ensemble, j’ai trouvé le roman assez équilibré et très documenté. L’autrice a été fidèle dans la description des lieux et a su rendre compte des mœurs. Cela fera bientôt dix ans que j’aurais quitté l’île et ce dont je suis certaine, c’est que pendant ce laps de temps la violence a augmenté. Les enfants que je voyais mendier dans les rues, sales et sans chaussures, après que leurs parents ont été reconduits à la frontière du jour au lendemain, voire pendant qu’ils étaient à l’école, ces enfants sont maintenant devenus des adolescents qui ne mendient plus, qui ne font plus appel à la charité des gens mais qui prennent ce dont ils ont besoin, en ayant recours à la violence s’il le faut. Étant à quelques jours de l’élection présidentielle et voyant la teneur des différents programmes des candidats pour les Outre-mer, il ne m’est pas permis d’espérer un mieux, à l’image de la fin du roman d’ailleurs.

Le seul reproche que je ferais au roman c’est le choix de l’autrice de faire un roman polyphonique qui pourtant ne donne pas la parole ni aux adultes originaires de l’île ni clandestins. Cela donne l’impression que c’est une masse dépourvue de conscience et de complexité puisqu’ils n’ont pas la possibilité de s’exprimer à la première personne et donc de témoigner de leur propre vie. Mis à part les paragraphes racontés par Moïse et Bruce, tout le reste du roman est raconté du point de vue des Métropolitains installés depuis plus ou moins longtemps à Mayotte. Ces points de vue mettent à distance le lecteur qui découvre la vie des habitants comme les touristes qui atterrissent sur l’île et qui, comme eux, ne peut que répéter : “Et pourtant, on est en France”. 

>> Tropique de la violence, Nathacha Appanah (Edition Folio)

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