« Sur tout cela maintenant je voudrais que descende la neige»

Dès que tombent les premiers flocons de neige, je pense immanquablement à Philippe Jaccottet. Cela fait bientôt dix ans que j’ai rencontré cet auteur. J’ai fait sa connaissance un peu par hasard. J’étais en terminale littéraire et il faisait partie des auteurs au programme, à côté de Pascal Quignard, du général De Gaulle et de François Rabelais. Quand j’ai fini de lire A la lumière d’hiver, je n’y avais rien compris. Pour moi, ce n’était même pas de la poésie, il n’y avait pas de rimes. Je ne comprenais pas non plus le sens de ses poèmes… Je me rassurais toutefois en me disant que le recueil était au moins plus rapide à lire que les Mémoires de De Gaulle. Et moins pénible aussi. Il faut dire que c’était la première fois que je lisais intégralement un recueil de poèmes. De plus, l’adolescente que j’étais alors n’avait eu aucune expérience du deuil -car A la lumière d’hiver est un recueil sur le deuil que Philippe Jaccottet a fait de son beau-père.

Il a fallu l’aide de mon professeur de littérature pour que je saisisse le sens de ses poèmes. Le dévouement de ma sœur qui me préparait aux écrits du baccalauréat m’a permis d’aimer le poète. Cet été-là, je me rendis compte que je connaissais le recueil par cœur. Depuis, il suffit que j’entende le bruissement d’un ruisseau, que je surprenne le mouvement d’une feuille ou que le vent caresse ma peau pour que ses vers me reviennent en mémoire. C’est comme quand le vent du matin a eu raison de la dernière bougie… « Fleur » et « peur » par exemple sont presque pareils, et j’aurais beau répéter « sang » du haut en bas de la page elle n’en sera pas tachée ni moi blessé… Qui me tiendrait les mains, ne tiendrait pas celles qui tremblent, qui serait jour et nuit autour de moi comme un manteau, ne pourrait rien contre ce feu, contre ce froid. D’ici, j’atteste qu’il est au moins un mur qu’aucun engin, qu’aucune frontière n’ébranle. Philippe Jaccottet m’habite, ses vers se sont fondu à mes sensations.

La deuxième fois que j’ai fait la rencontre de Philippe Jaccottet, j’étais en première année de licence de lettres classiques. Il fallait que je lise les Phares de la littérature grecque, l’Iliade et l’Odyssée. J’avais dû écrire quelque part dans mes cahiers d’écolière, avec nonchalance et d’une écriture peu soignée qu’il avait traduit l’Odyssée. Mais ce n’est qu’en accompagnant Ulysse chez les Phéaciens et en réchappant de justesse de la cruauté du Cyclope que j’ai vraiment compris que c’était qu’être un helléniste. Le traducteur a continué de m’éclairer les fois où j’avais des passages de l’Odyssée à décrypter, des hiéroglyphes aussi abscons qu’insaisissables.

Cette année, il a neigé. Aussi longtemps que le froid de l’hiver maintenait intacts les flocons échoués sur mon balcon, je n’ai cessé de me répéter qu’il était temps d’écrire cet article sur Jaccottet. Je ne savais pas quel angle prendre. Fallait-il parler de la douleur du deuil ou bien du rapport étroit que le poète entretenait avec la nature ? Ou encore, devais-je évoquer la remise en cause qu’il avait faite de la poésie avant de se réconcilier avec elle ? Muet. Le lien des mots commence à se défaire aussi. Il sort des mots. Il soupçonnait cette dernière d’embellir les choses et de les maintenir à distance. Cette faiblesse de la poésie à coller à la réalité qu’elle décrit est particulièrement intolérable quand il s’agit de témoigner de la perte d’un être qu’on a aimé. Se méfier des mots, ironique pour un poète.

Sur tout cela maintenant j’aimerais que descende la neige. Bien après que la neige a fondu, ce vers venait me hanter, me rappelant que je n’avais pas accompli mon devoir. N’arrivant pas à me décider sur le poème à lire, ayant l’impression qu’en choisir un serait faire injustice aux autres mais ne pouvant les lire tous pour des raisons évidentes de droits d’auteur, je remis tout cela à plus tard. Pourtant, j’aurais voulu écrire cet article dans un autre contexte, je me voyais déjà amorcer mon propos d’un ton léger en disant que Philippe Jaccottet était le seul auteur vivant que j’aimais vraiment et que je prenais plaisir à relire…

Cela fait trois jours maintenant que Philippe Jaccottet nous a quittés. Je ne le connaissais pas réellement et je n’avais pas l’intention d’abattre cette distance nécessaire pour aimer un auteur. Pourtant sa disparition me fait beaucoup de peine. Je ressens aussi une immense culpabilité que je ne saurais expliquer, comme s’il y avait une tache que je n’avais pas achevée, comme si n’avoir pas fait cela avant était une faute désormais irréparable. C’est sans doute la raison pour laquelle j’écris cet article car j’ai bien conscience que ce que je peux penser de ce poète intéresse peu de monde et n’apporte rien à l’humanité. J’ai peut-être besoin de simplement pousser la porte.

Oh mes amis d’un temps

Oh mes amis d’un temps, que devenons-vous,

notre sang pâlit, notre espérance est abrégée,

nous nous faisons prudents et avares,

vite essoufflés – vieux chiens de garde sans grand-chose

à garder ni à mordre -,

nous commençons à ressembler à nos pères.

N’y a-t-il donc aucun moyen de vaincre

ou au moins de ne pas être vaincu avant le temps ?

Nous avons entendu grincer les gonds sombres de l’âge

le jour où pour la première fois

nous nous sommes surpris marchant la tête retournée

vers le passé, prêts à nous couronner de souvenirs…

N’y a-t-il pas d’autre chemin

que dépérir dans la sagesse radoteuse,

le labyrinthe des mensonges ou la peur vaine ?

Un chemin qui ne soit ni imposture

comme les fards et les parfums du vieux beau,

ni le geignement de l’outil émoussé,

ni le bégaiement de l’aliéné qui n’a plus de voisin

qu’agressif, insomniaque et sans visage ?

Si la vue du visible n’est plus soutenable, si

la beauté n’est vraiment plus pour nous

– le tremblement des lèvres écartant la robe -,

cherchons encore par-dessous,

cherchons plus loin, là où les mots se dérobent

et où nous mène, aveugle, on ne sait quelle ombre

ou quel chien couleur d’ombre, et patient.

S’il y a un passage, il ne peut pas être visible,

s’il y a une lampe, elle ne sera pas de celles

que portait la servante deux pas devant l’hôte

– et l’on voyait sa main devenir rose en préservant

la flamme, quand l’autre poussait la porte-,

s’il y a un mot de passe, ce ne peut-être un mot

qu’il suffirait d’inscrire ici comme une clause d’assurance.

Cherchons plutôt hors de portée, ou par je ne sais quel geste,

quel bon ou quel oubli qui ne s’appelle plus

ni « chercher », ni « trouver »…

Oh amis devenus presque vieux et lointains,

j’essaie encore de ne pas me retourner sur mes traces

rappelle-toi le cornier, rappelle-toi l’aubépine

brûlant pour la veillée de Pâques… et le cœur

de languir alors, de larmoyer sur de la cendre -,

j’essaie,

mais il y a presque trop

de poids du côté sombre ou je nous vous descendre,

et redresser avec de l’invisible chaque jour,

qui le pourrait encore, qui l’a pu ?

A la lumière d’hiver, Philippe Jaccottet éd. Gallimard

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