« Yvain ou le Chevalier au lion », Chrétien de Troyes

J’ai longuement cherché dans le Chevalier au lion ce qui pouvait être intéressant pour un lecteur moderne à part la beauté du texte et de la fiction. Trouver ce qu’une œuvre peut apporter à une époque qui n’est pas celle de sa réalisation est toujours compliqué, d’autant plus quand il s’agit d’un roman vieux de neuf siècles. Alors que j’étais sur le point de déclarer forfait, j’avais tout de même envie d’évoquer un passage du Chevalier au lion qui m’avait particulièrement mise mal à l’aise. C’est à ce moment que j’ai vu ce qui était intemporel dans le roman. Mais avant d’aller plus loin, il convient de mettre quelques balises.

Lors d’un duel, Yvain blesse à mort son adversaire Esclados qui était très coriace. Ce dernier se dirige vers son château pour y mourir. Mais comme Yvain a besoin de la dépouille de son ennemi pour prouver sa vaillance, il n’a d’autre choix que de poursuivre sa victime jusque chez les siens. Une fois qu’il y est, le piège se referme sur lui. Il constate que les habitants ont le cœur déchiré par l’affliction car il se trouve que c’était le seigneur du lieu qu’il venait de tuer. Que feront-ils de son assassin quand ils se rendront compte qu’il a eu l’affront de pénétrer dans le château pour y poursuivre sa victime ? Heureusement pour Yvain, il trouve une alliée qui lui permet de rester invisible jusqu’à ce que l’occasion de s’enfuir se présente.

Yvain a ainsi la possibilité de voir sans être vu, il observe en cachette des moments émotionnellement forts et y prend parfois un grand plaisir : c’est ce voyeurisme-là qui m’a gênée. Il regarde sans mot dire les habitants le chercher partout dans le château puis enterrer leur seigneur en se livrant à un grand deuil. Mais il ne tire aucune satisfaction de ces scènes-là, c’est une autre scène qui retient son attention. Il se trouve que le brave seigneur avait une très jolie épouse. Et à force d’observer cette femme pleurer la mort de son mari et invectiver son assassin, il finit par en tomber amoureux ce qui peut sembler à première vue étonnant.

« Mais elle demeure toute seule,

Se prenant souvent la gorge,

Tordant ses poings, battant ses paumes […]

Monseigneur Yvain est encore

A la fenêtre d’où il la regarde :

Et plus il l’observe,

Plus il l’aime et plus elle lui plaît. »

( v. 1415-1423)

On a affaire à une scène d’innamoramento assez classique : l’amour naît par le premier regard même si pour l’instant il n’y a pas eu d’échange de regard à proprement parler. Le contexte de la naissance de l’amour est particulier puisqu’il s’agit ici d’une scène funèbre. Yvain ne tombe pas amoureux de Laudine, la veuve d’Esclados, à cause de sa beauté ou pas uniquement, il tombe amoureux surtout en voyant à quel point elle aimait et respectait son mari. C’est l’ampleur de sa douleur qui attendrit son cœur. Mais il ne faudrait pas y voir une forme d’empathie pour la belle éplorée. Il y a tout à parier que si Laudine avait montré un chagrin modéré elle n’aurait pas retenu l’attention d’Yvain.

Aimer Laudine et s’en faire aimer nourrirait l’égo d’Yvain. Une fois mort, le seul élément qui fait encore la vaillance Esclados c’est l’amour que lui porte sa veuve. En effet, elle chante les louanges de son mari et soupçonne son meurtrier d’être un lâche puisqu’il demeure introuvable et n’ose pas se montrer.

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« Mais elle demeure toute seule,

Se prenant souvent la gorge,

Tordant ses poings, battant ses paumes […]

Monseigneur Yvain est encore

A la fenêtre d’où il la regarde :

Et plus il l’observe,

Plus il l’aime et plus elle lui plaît. »

( v. 1415-1423)

 Si Yvain réussit à obtenir l’amour de cette femme, alors il aura complétement défait son adversaire car tout le respect que sa veuve lui porte sera alors porté sur lui ; il a vaincu son ennemi sur le plan des armes et il a affirmé ainsi qu’il était un bon chevalier, il veut le vaincre désormais sur le plan amoureux et montrer qu’il est un parfait d’amant. D’ailleurs, Chrétien de Troyes reprend et enrichit la comparaison topique de la femme aimée avec une ennemie. Dans la littérature classique, il est très fréquent que comparer la femme de laquelle on est tombé amoureux à une ennemie : d’une part la naissance de l’amour est vécue comme quelque chose de violent (on parle bien de « tomber » amoureux, de « coup » de foudre, etc.) d’autre part, cette dernière peut nous rendre heureux ou malheureux selon son désir et ses caprices comme l’ennemi peut nous porter des coups selon sa force. Cette fois-ci, elle est l’ennemie d’Yvain puisqu’elle est la veuve de l’homme qu’il vient de tuer.

« Son ennemie lui enlève son cœur,

Emportant ainsi ce qu’elle hait le plus.

La dame, sans qu’elle le sache, a bel et bien vengé

La mort de son seigneur.

Elle en a tiré une vengeance plus sûre

Qu’elle n’aurait pu le faire elle-même

Si Amour ne s’en était pas chargé :

Il l’attaque si doucement

Qu’il frappe dans le cœur en passant par les yeux.

Et ce coup dure plus longtemps

Qu’un coup de lance ou d’épée. »

(1364-1374)

On comprend mieux le désir et l’amour qu’Yvain ressent quand on a en tête la théorie du désir mimétique de René Girard (si vous avez l’impression que je parle grec ancien, pas de panique, cliquez sur le lien, c’est expliqué plus clairement https://www.philolog.fr/le-desir-mimetique-rene-girard/ ). En quelques mots, un objet nous semble désirable, non pour lui-même, mais parce qu’il est désiré par une autre personne que nous admirons. C’est donc cet autre-là qui confère de la valeur à cet objet. Cette théorie peut être schématisée de cette manière :

Plus elle montre sa douleur, plus Laudine augmente sa désirabilité aux yeux d’Yvain.  Finalement, il est amusant de noter que c’est la complexité de son amour qui  rapproche le plus Yvain d’un individu moderne. Son amour obéit à une mécanique du désir intemporel.

(Écrit par Soundoussia)

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