Je voulais juste dire que…

S’il y a bien une tournure langagière qui m’énerve chez mes contemporains, mes semblables et mes frères, ce sont les phrases qui commencent par « je voulais juste dire que », « je voulais simplement ajouter que ». A peine entends-je un malheureux commencer son propos ainsi, que je ferme les yeux et les oreilles de mon cœur, mi-agacée et mi-dubitative. Je ne suis plus tout à fait réceptive, car mon âme, méfiante, a dressé ses pattes de devant prête à bondir.

Ainsi me faisais-je cette réflexion, seule, enveloppée dans la nuit indifférente de ma ville nouvelle. Mais pourquoi est-ce que ces formules m’énervent autant et me laissent entrevoir un soupçon d’hypocrisie et de perfidie chez mon interlocuteur ? Il fallait que j’interrogeasse cette réaction si disproportionnée et que j’enquêtasse enfin.

Est-ce que c’est une manière de cacher un manque de confiance en soi et en ses propos ? Non. Absolument pas. Une fois ces paroles dites, mon interlocuteur se montre en général très assertif. Et même, quand je m’oppose à sa réflexion couverte jusque-là du voile de l’innocence, il retient fermement le gibier entre ses dents et se met à grogner d’un air menaçant, prêt à en découdre. Et là je comprends ! Il ne voulait pas juste dire que… il le disait carrément ! Il cherchait en vérité à endormir ma méfiance avant de débiter des horreurs, le fourbe ! Bien conscient de ses intentions, il s’était recouvert de farine pour tromper la vigilance des agneaux et des agnelles, le temps de rentrer dans la bergerie.

Mais après que j’eusse démasqué mon adversaire et que j’eusse compris la raison pour laquelle il fallait que je fusse sur mes gardes, voilà qu’une autre pensée me préoccupait. Cette démarche était trop travaillée pour être naturelle, c’était donc un procédé stylistique. Oui, mais lequel ? Son visage m’était familier mais je n’arrivais pas à mettre de nom dessus. Il était temps de passer en revue une armée de mots pleins d’accents barbares. Ce n’était pas un biais cognitif car il n’y avait nulle part d’erreur de raisonnement. Était-ce alors une figure de style ? Si oui, je ne vois pas laquelle. En tout cas, la figure contraire serait l’hyperbole -figure qui consiste à épaissir une expression de plusieurs couches de vêtements pour lui donner plus d’importance. Quelle est le contraire d’une hyperbole ? Une litote ? Mais non, les deux sont des figures d’amplification ; la litote étant plus vicieuses puisqu’elle se présente avec des habits simples afin de mieux faire éclater sa beauté naturelle. Je sais bien que c’est la copine de la litote mais son nom m’échappe. Pourtant ces deux-là sont toujours fourrées ensembles dans les vocabulaires de l’analyse littéraire et autres dictionnaires au nom tout aussi assommant. Comme c’est handicapant de n’avoir pas bien appris ses figures de styles ! « Tu vas me dire ton nom enfin, gredine ! criai-je impatientée. » Mais la figure de style que je cherchais tant restait debout et me regardait avec un sourire narquois sur les lèvres, j’eus envie de lui mettre une claque mais je retins heureusement ma main. « La violence ne résout rien. Et puis, on ne peut pas frapper un procédé littéraire, relevais-je dépitée. »

« Je ne me souviens plus de la copine de la litote. » Mais alors que je me résolvais à l’idée de rendre les armes et à me diriger, tête baissée vers des entrepôts de livres pour y puiser la sagesse des sages, des images du passé ressurgirent. Je me souvins qu’à la fac, certains étudiants avaient des réflexes qui exaspéraient les professeurs et moi-même. Avant de proposer la traduction d’un passage de texte latin ou grec, ils commençaient par s’excuser. « Oh monsieur, j’ai eu à peine le temps de finir… je ne suis pas très sûr de ma traduction, madame… » Ils voulaient ainsi s’attirer la bienveillance et l’indulgence de l’enseignant qui n’en avait cure de leurs inquiétudes. De fait, selon leurs calculs, si leur production était mauvaise, l’enseignant tiendrait compte des contraintes présentées auparavant. Mais dans le cas où ils auraient bien traduit, l’enseignant se dirait alors : « Tiens donc, alors même qu’il n’a pas eu suffisamment de temps, que son chat est mort la veille, qu’il vient de subir un dégât des eaux, il a pu fournir un travail digne de ce nom… »

Enfin, pour éviter que cette mascarade ne durât trop longtemps, l’enseignant coupait court ! « Allez ! assez de précautions oratoires ! Traduisez ! »

C’était elle l’expression que je cherchais. Précautions oratoires ! Je la tenais enfin ! « J’en ai là-dedans ! » esquissai-je en tapant mon index contre mon crâne, débordant de fierté et d’autosatisfaction. Il fallait que tout le monde le sût. Et pourquoi ne pas écrire une chronique à ce sujet ? Il fallait en plus que je prévinsse mon prochain du fait que ceux qui prennent la parole avec beaucoup de précautions et de formules guindées s’apprêtent en général à tenir des propos qu’ils doivent juger avec une rigueur extrême car c’est certainement à ce moment-là qu’ils vont donner le fond de leur pensée.

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